Témoignages

Hergé : « Dans Tintin, j’ai mis toute ma vie », par Pierre Assouline

12 octobre 2008

Hergé, Folio, 1998

Imaginez un instant la vision du XXe siècle qu’auraient des lycéens du secondaire dont le manuel d’Histoire aurait été exclusivement composé de vignettes et de bulles extraites de l’œuvre d’Hergé, et de résumés du récit des aventures de Tintin ? On aimerait avoir connu ce monde-là, vécu dans cette Europe là, et l’on peut comprendre ceux qui entretiennent une secrète nostalgie en relisant ces albums jusqu’à la fin de leurs jours. Il y a l’œuvre et il y a l’homme. Il est arrivé que ces deux produits typiques des classes moyennes se rencontrent. Il faut le croire sur parole, et ne pas se priver d’interpréter, lorsqu’il confie à la fin de ses jours : « Si je vous disais que dans Tintin, j’ai mis toute ma vie… »

Examinons la bête. 1929. « Les aventures de Tintin, reporter au pays des Soviets ». C’est un voyage en Bolchévie où tout communiste est un athée en puissance. Tout n’y est que pauvreté, famine, terreur, répression. Longtemps, on trouvera la charge trop rude. Avec le recul, elle sera jugée plutôt lucide.

Après la Russie, le Congo. Hergé n’y a pas plus débarqué qu’il n’a fait le voyage de Moscou, mais quelle importance. Comme disait Cendrars à Lazareff qui lui demandait s’il avait vraiment pris le Transsibérien pour écrire sa prose : « Mais quelle importance puisque je te l’ai fait prendre… ». Sous la plume d’Hergé, les nègres sont paresseux, puérils, gentils, stupides et parlent petit nègre. Ce qui passe sans problème dans un pays largement acquis à l’idée colonialiste. Ce n’est pas perçu comme raciste, mais paternaliste.

Puis c’est l’Amérique avec l’idée première d’y défendre les Indiens exploités et expulsés de la terre de leurs ancêtres. Avant d’arriver jusqu’à leurs terres, Tintin doit passer par le Nouveau Monde des gratte-ciels. Comment Hergé ne se sentirait-il pas en connivence avec un essai dont l’individualisme est la clef de voûte ? Si dans Le Lotus bleu, qui est bien le chef-d’œuvre d’Hergé, son reporter se lance instinctivement dans la défense des opprimés, en l’occurrence les Chinois envahis et occupés, c’est aussi que la Chine, contrairement au Japon, est une terre de mission catholique.

Mur Tintin à Bruxelles. (CC) Ecololo

Au milieu des années 30, on croit que dans sa lancée il sera happé par la guerre civile espagnole, mais non, l’Écosse des faux-monnayeurs l’emporte. Ce n’est qu’avec l’Anschluss en 1938 qu’il se collète à nouveau avec l’histoire immédiate dans les aventures de Tintin en Syldavie et en Bordurie, deux pays aux costumes, aux mœurs, aux décors et aux paysages inspirés notamment de l’Albanie, mais aussi de la Serbie, du Monténégro et de la Hongrie. Une vraie macédoine ! Tintin n’en demeure pas moins le défenseur de la veuve, de l’orphelin, de la justice et, on allait l’oublier, de l’ordre établi.

La suite appartient à l’Histoire. Pas d’ombre dans cet univers-là. Par souci de simplification et de lisibilité. Rare exception : On a marché sur la lune où des ombres démesurément longues appartiennent au décor, et une séquence du Crabe aux pinces d’or. C’est à peu près tout. Mais pour le reste, pas d’ombre au tableau. La ligne est claire. Scout un jour, scout toujours. Hergé, comme Tintin, tend toujours la main à l’homme qui se noie. Car Hergé, c’est Tintin et réciproquement.

Alors, le XXe siècle vu et vécu par Tintin ? Une histoire souvent en prise directe avec l’Histoire immédiate, pleine de bruit et de fureur, racontée non par un fou, mais par un reporter qui a 14 ans à sa naissance et 16 ans un demi-siècle après, que l’on ne voit jamais écrire, qui n’est jamais confronté à la question de l’argent, qui parle à son chien et auquel celui-ci répond en français.

Pierre Assouline

Journaliste français et romancier, Pierre Assouline a notamment rédigé les biographies de Simenon, Gaston Gallimard, Albert Londres ou encore Hergé. Il a été chroniqueur pour plusieurs radios et journaliste, notamment pour Le Monde et Le Nouvel Observateur. Il est l’auteur de plusieurs milliers d’articles et presque autant de chroniques radio. Il tient un blog, « La République des livres », depuis octobre 2004, classé nº 1 chez Wikio, en catégorie littéraire.

Photos : Couverture Hergé, Folio, 1998 © Gallimard ; Mur Tintin avec le Capitaine Haddock, Bruxelles. (Ecololo- Licence Creative Commons) ; Portrait P.A., D.R.
Texte © BnF 2008

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Publié par  Pierre Assouline

Journaliste français et romancier, Pierre Assouline a notamment rédigé les biographies de Simenon, Gaston Gallimard, Albert Londres ou encore Hergé. Il a été chroniqueur pour plusieurs radios et journaliste, notamment pour Le Monde et Le Nouvel Observateur. Il est l’auteur de plusieurs milliers d’articles et presque autant de chroniques radio. Il tient un blog, « La République des livres », depuis octobre 2004, classé nº 1 chez Wikio, en catégorie littéraire.

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Commentaires (1)

  1. Je vois qu’Assouline connaît son Tintin par coeur et j’apprécie qu’il nous le fasse partager. Je suis d’accord, Le Lotus Bleu est un must mais j’avoue avoir aussi un faible pour “On a marché sur la lune” et pour “Vol 714 pour Sydney”. Le coup du sparadrap est ultra simple mais d’une force comique zygomatesque.

    Côté politique, je vous invite à voir la conf en vidéo de Pierre Assouline pour le colloque: “Tintin à Jérusalem”, sur la politique de Tintin, dans laquelle il cite des lettres méconnues de Hergé. Intéressant d’écouter ça et de se rappeler l’impact qu’à pu avoir le pote de Milou dans notre enfance…
    http://www.akadem.org/sommaire/themes/liturgie/6/10/module_3549.php

 

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