Témoignages

Babar je t’aime, par Tatiana de Rosnay

16 octobre 2008

Le Voyage de Babar, planche originale par Jean de Brunhoff 1932 (détail), BnF, Réserve des Livres rares © Jean de Brunhoff

Babar,

Je t’aime.
Et depuis si longtemps.

Tu n’as rien d’un top model, tu es définitivement enrobé, ton costume vert est démodé, tes guêtres blanches aussi, mais tu vois, voilà, je n’y peux rien, je t’aime.

Tu as 75 ans, et tu n’as pas pris une ride.

Je me souviens très bien de notre première rencontre, toi et moi. J’avais cinq ou six ans, je ne savais pas encore lire. Un appartement haussmannien où il faisait toujours froid. Une maman anglaise qui était dejà ta fan, une grand-mère russe qui roulait les « r », un père scientifique qui passait ses soirées à étudier, un grand-père peintre et loufoque qui me faisait rire. Tu es arrivé pour mon anniversaire, ou pour Noel, par ma marraine. Un grand album, haut et coloré, Le Voyage de Babar.
Il ne tenait pas sur mes genoux, je devais le poser sur la table devant moi pour le regarder. Je trouvais la couverture fascinante. On y voyait deux éléphants couronnés, lui en smoking, elle en robe du soir, des mouchoirs blancs au bout de leurs trompes. Ils s’envolaient dans un ciel d’un bleu profond à bord d’une majestueuse montgolfière jaune. Que de palpitations au fil des pages, (lues par un cousin germain plus âgé et donc déjà lecteur) : une tempête, des cannibales, et le terrible chef des rhinocéros, Rataxès, dont le simple nom me faisait frémir.

J’aimais chanter l’hymne des éléphants, je le connaissais par cœur, et encore aujourd’hui, tu vois, il me revient, sans effort.

Patali Dirapata, Cromda Cromda Ripalo, Pata Pata, Ko Ko Ko
Bokoro Dipoulito, Rondi Rondi Pepino, Pata pata, Ko Ko Ko
Emana Karassoli, Loucra Loucra Nonponto, Pata Pata, Ko Ko Ko

L’été venu, un autre album de toi m’accompagna cette fois dans le Pays Basque, dans une villa familiale délabrée et joyeuse. C’était Les vacances de Zéphyr. Je me rappelle de ces après-midis calmes, silencieux, passés sur la terrasse de la villa. Mon père surfait (on ne le verrait pas avant la tombée de la nuit,) ma mère veillait sur mon petit frère encore bébé, ma petite sœur (un garçon manqué) jouait au ping-pong avec les fistons d’à côté, tandis que mes grands-parents s’adonnaient à leur sacro-sainte sieste. Sous l’ombre des grands platanes, allongée sur une chaise longue en bois, je tournais les pages, médusée par le courage et l’audace de Zéphyr qui parvenait à sauver la princesse Isabelle au nez à et la barbe du monstre Polomoche et de ses complices, les Gogottes.

Je voudrais tant retourner à Célesteville. Retrouver le château de Bonnetrompe, ce lieu infiniment magique avec les portraits de tes ancêtres, ses armures du Moyen âge, son souterrain secret. Vous revoir tous, Célèste, Pom, (pour qui j’avais un très grand faible), Flore, Alexandre et la petite Isabelle, si brillante, revoir Zéphyr, Arthur, la Vieille Dame, Cornélius et Pompadour, sans oublier ton jardinier, Poutifour.

Merci, Babar, d’être toujours là, de garder sur toi le parfum intact de mon enfance, celui de l’Eau Sauvage portée par un oncle aventurier qui nous a quittés, celui des foulards en soie de mon grand-père qui fleuraient la térébenthine.

Je sais que tu te souviens de la petite fille que j’étais.

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Publié par  Tatiana de Rosnay

Fille d'une mère britannique et d'un père français, Stella et Joël de Rosnay, Tatiana de Rosnay a vécu à Paris, Boston et en Angleterre. De retour à Paris en 1984, elle est attachée de presse, puis journaliste pour Elle et critique littéraire pour Psychologies magazine et le JDD. Mariée et mère de deux enfants, elle vit à Paris. Depuis 1992, Tatiana de Rosnay a publié neuf romans. Son dernier livre est "Elle s'appelait Sarah", ( Livre de Poche 2008). Les droits de ce roman ont été vendus dans vingt pays, ainsi que les droits d'adaptation au cinéma. Elle tient également deux blogs Sarah's Key et Fig Tree (Photo © Matsas/ EHO)

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Commentaires (4)

  1. Hihi, je me rappelle aussi les aventures de la bestiole aux grandes oreilles, elle fait partie de mon panthéon de baby-boomer avec Casimir. J’imagine bien une rencontre entre les deux sur l’île aux enfants, par Tatiana de Rosnay. Une nouvelle courte, un jour ? Merci de votre témoignage en tout cas.

  2. En voilà un qui m’a trompé aussi énormément :) Il vient aussi de faire la fête à New York. Quel voyageur !
    Exhibit at the Morgan Library & Museum in New York City.
    http://www.themorgan.org/exhibitions/exhibition.asp?id=4

  3. Il faudrait suggérer à nos couturiers de lui confectionner une garde robe plus tendance pour ses 75 ans…
    Mais est que ce serait encore Babar…!

  4. Pendant les années ‘70 aux E.U. en Georgie, j’étais jeune americaine/institutrice de français aux petits, j’ai rencontré Babar et sa famille. Quand j’ai lu ses livres aux petits élèves avec ses yeux très ouverts, ils ont bien ecouté des histoires de Pom, Flora, et Alexandre. Trente ans plus tard, j’ai eu le grand plaisir d’assister au discours de Laurent de Brunhoff à Atlanta.

 

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