Témoignages

Gaston, libre-gaffeur, par André Gunthert

21 octobre 2008

Gaston Lagaffe et son chat, Bruxelles (cc) Ecololo

Lointain ancêtre de “Camera Café”, Gaston Lagaffe a été le premier personnage de BD a évoluer dans l’univers du travail quotidien – celui du journal “Spirou”, où officiait Franquin.
À une époque d’hyper-rationalité industrielle, ce héros est en train de devenir un cas social incompréhensible. Comment expliquer l’incroyable bienveillance de sa hiérarchie pour ce grand corps mou, toujours prêt à s’avachir, pour ce parasitisme ahurissant de la vie de bureau ? A-t-il vraiment existé un temps où l’on pouvait occuper un poste si peu utile à l’entreprise que son détournement systématique ne lui porte nul préjudice ? Oui, Gaston est le témoignage d’une époque qui ignorait tout de la valeur-travail, mais s’autorisait le laisser-aller, la flemme, voire la tire-au-flanc attitude.

Pour un bénéfice incontestable. Car toute l’énergie qu’il retire à sa tâche imposée, Gaston la met dans la réinvention poétique de son quotidien. Bidules, chats, mouettes, souris, boules de bowling deviennent dans ses mains autant d’armes à fracasser la routine. Capable d’associer morue et fraise à la moutarde, machine à coudre et parapluie sur une table de dissection, Lagaffe sait transformer chaque occasion du réel en expérience de chimie amusante, en casse-croûte ou en instrument de musique improvisé.

Parmi tous les runnings gags de Franquin, celui qui revient le plus souvent hanter les bandes est l’irrécupérable de Mesmaeker, figure du retour à l’ordre, muni de contrats dont on ignore le contenu, mais dont la signature ferait, on le sent bien, voler en éclats la fantaisie préservée par l’indolence lagaffienne. C’est donc avec gourmandise que l’on suivra l’impitoyable bévue qui mettra fin à cette menace industrielle. Et avec chaque chute, c’est chaque employé de bureau qui se trouve vengé.

La paresse incoercible, l’invention incontrôlable – les deux faces du mystère Lagaffe sont autant de manières de combattre l’oppression manageriale, les petits chefs et leurs ordres beuglés. La force de résistance de Gaston est immense. À lui tout seul, il pervertit tout un service, un immeuble, et parfois jusqu’au quartier. La gaffe est l’arme suprême de la liberté. Servie par un dessin virtuose, c’est cette liberté qui nous chatouille les côtes, et déclenche un rire salvateur, d’une gaieté aussi pure que l’âme de Franquin.

Spirou, héros vampirisé

Le Petit Spirou, Bruxelles. (cc) karine*imagine

Premier héros de la bande dessinée européenne à qui aura été consacré un magazine éponyme, Spirou a toujours vécu dans l’ombre de Tintin et d’Astérix. Au sein même de son propre univers, il est vite affublé d’un partenaire, Fantasio, qui lui vole la vedette. Plus drôle, plus iconoclaste, le personnage du journaliste est souvent le véritable moteur des albums – l’ancien groom ne faisant que suivre le mouvement. Depuis sa reprise par Franquin, en 1947, Spirou perd en espièglerie et devient une manière de faire-valoir. Il faut des épisodes particuliers, comme “QRN sur Bretzelburg”, où Fantasio est enlevé par une puissance étrangère, pour qu’on redécouvre ses qualités : le courage, la détermination, l’amitié.

Mais l’humanité de l’éternel jeune homme reste une esquisse. Plutôt qu’un héros entraîneur, comme Tintin, Spirou se comporte en décor de l’action. Cette existence discrète a pour corollaire une longévité exceptionnelle. Elle se traduit aussi par la facilité qu’ont les personnages secondaires d’acquérir leur propre autonomie. Fantasio ou le Marsupilami auront des existences parallèles en dehors des aventures de Spirou. Héros vampirisé, le groom attend aujourd’hui un dessinateur qui saura lui redonner vie.

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Publié par  André Gunthert

Chercheur et maître de conférences à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), André Gunthert a enseigné l’histoire de la photographie aux universités de Paris VIII, Paris III, à l’École nationale de la photographie d’Arles et à l’université de Mannheim. Elu en 2001 à l’EHESS, il y créé le Laboratoire d’histoire visuelle contemporaine (Lhivic). Auteur de nombreux articles et ouvrages consacrés à l’histoire des pratiques de l’image, il ouvre en 2005 le premier blog scientifique consacré aux études visuelles, Actualités de la recherche en histoire visuelle. Photos : Gaston Lagaffe et son chat, Boulevard Pacheco, Buxelles (cc) Ecololo ; Le petit Spirou, Bruxelles, (cc) karine*imagine ; Portrait A. Gunthert, D.R. Voir également : Exposition Le monde de Franquin, Cité des science

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Commentaires (3)

  1. M’enfin! Il va falloir attendre pour voir Gaston se bouger. Même avec l’imminence de la signature de contrats par De Mesmaeker. Mais ça ne devrait pas tarder vu qu’une société de prod prépare 78 épisodes animés de 7 minutes dont la diffusion est envisagée pour la rentrée 2009. Perso, je n’ai jamais été convaincu par les versions filmiques de Tintin. Hum, on verra. En attendant, je me replonge de ce pas dans les albums de la mouette rieuse pour un petit coup de bonne humeur. Quel «poët» ce Franquin !

  2. Vous ravivez des souvenirs d’enfance délicieux avec Gaston ! J’attendais chaque semaine son retour avec impatience dans la revue Spirou et ses gaffes et inventions poétiquement loufoques étaient, sont toujours une véritable jubilation ! Merci pour votre témoignage.

  3. Gaston c’est le meilleur ! Une étude universitaire le prouve, lol : Eric Abrahamson, professeur de management à l’Université de Columbia, estime que l’employé idéal serait celui qui laisse tout traîner sur son bureau !
    Etes-vous ” structurellement ” ou ” temporairement ” désordonné ? adepte du ” minifoutoir “, des ” gratte-ciel de papier ” ou du ” bon débarras ” ? Rassurez-vous, le désordre n’est pas une tare ! Il a même de grandes vertus : on savait qu’il était source de créativité, on apprend qu’il peut être efficace et rentable.
    A la maison comme dans l’entreprise. Car l’ordre coûte cher, lui, sans être toujours payant. Et si les sept piliers de la gestion du temps de travail étaient autant de préjugés et de mauvaises habitudes ? Et si les systèmes, les institutions ou les gens modérément désorganisés se révélaient souvent plus adaptés, plus résistants, plus efficaces que s’ils étaient soumis à une organisation stricte ? Oui, le désordre est rentable.
    (…)
    http://www.blog.adminet.fr/un-peu-de-desordre-=-beaucoup-de-profit-s…-article00290.html

 

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