Pour les scolaires, Témoignages

Harry Potter : révolution ou nostalgie ? par Virginie Douglas

30 octobre 2008

© Gallimard

Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, quand le jeune sorcier anglais à lunettes vit le jour, le mot de « révolution » était sur toutes les lèvres. Les lecteurs les plus récalcitrants se mettaient soudain à lire ; et l’épaisseur même des romans balayait toutes les certitudes des professionnels et des médiateurs du livre pour enfants quant aux capacités et aux limites des jeunes en matière de lecture.

Certes, le monde de la littérature pour la jeunesse n’est plus ce qu’il était avant le phénomène Harry Potter, de l’aveu même des éditeurs, qui s’arrachent désormais aux enchères, pour des sommes exorbitantes, les droits des derniers best-sellers internationaux. Mais J. K. Rowling, la créatrice du jeune héros, joue plus qu’on ne le croit sur la fibre nostalgique. Il n’y aurait pas eu de phénomène Harry Potter si le roman ne s’était pas attiré les faveurs non seulement des enfants, mais aussi de leurs parents, qui pour beaucoup d’entre eux appartiennent à la même génération que l’auteur.

À l’époque de sa sortie, Harry Potter tenait surtout sa modernité du fait qu’il illustrait de façon remarquable le phénomène nouveau du crossover novel, roman qui transcende les classes d’âge et séduit les adultes autant que les enfants. Et pourtant, la série n’était que l’expression exacerbée d’une tendance qui se dessinait déjà depuis quelques années dans la production pour la jeunesse : on assistait à l’arrivée à maturité d’une littérature qui, tout comme ses lecteurs, était auparavant caractérisée par sa jeunesse. Avec l’âge adulte venait le décloisonnement : Harry Potter a incarné la capacité nouvelle du livre pour enfants à sortir de sa marginalité, faisant montre d’une hybridité tous azimuts, s’affranchissant de toutes les catégories. Les frontières devenaient soudain floues entre enfants et adultes, school stories et fantasy, livre et cinéma, jeu vidéo ou autres produits dérivés, tradition et modernité.

© Gallimard

Comme beaucoup, je me suis interrogée, à la sortie du premier tome de la série et, plus encore, une fois le succès confirmé dans les volumes suivants, sur les raisons du triomphe de ce héros des temps modernes. J’avoue que ces textes, qu’on célébrait pour leur inventivité et leur modernité me frappaient précisément par leur fidélité à la tradition. Spécialiste du roman britannique pour la jeunesse et donc familière de ces récits, je ne voyais là rien de nouveau. Le décor et les thèmes étaient conformes à ceux de la school story dans la plus pure lignée du Tom Brown de Thomas Hughes et du Stalky de Rudyard Kipling, et au système (marginal dans la société britannique actuelle) de la public school. Les thèmes associés à ce sous-genre de la littérature britannique pour la jeunesse qui se développa fortement au XIXe siècle sont tous présents dans Harry Potter : on y retrouve pêle-mêle le microcosme cloisonné de la public school, l’affrontement entre les « maisons », la camaraderie et les inimitiés, les relations conflictuelles avec les professeurs ou les autres élèves, les brimades et les vexations… L’introduction même de la magie dans le monde scolaire était loin d’être inédite : j’étais étonnée de la ressemblance appuyée des thèmes de Harry Potter avec ceux des textes d’une romancière comme Diana Wynne Jones qui, vingt ans avant J.K. Rowling, racontait déjà des histoires d’élèves dans des pensionnats pour sorciers (Charmed Life, par exemple, a été publié en 1977, trad. Ma sœur est une sorcière, et Witch Week en 1982).

Il me semble que la modernité de Harry Potter ne vient pas tant de la série elle-même que de ce qu’en a fait la société dans laquelle le livre a été produit ainsi que de la réception que le public lui a réservée. C’était la première fois qu’on déployait de telles stratégies de marketing pour faire la promotion d’un livre pour enfants (au point d’affréter un train spécial à bord duquel l’auteur a traversé la Grande-Bretagne). C’était aussi la première fois que certains adolescents – ou plutôt préadolescents – surmontaient leur désintérêt pour la lecture afin de se plier à la dictature de la consommation : est-il exagéré de dire qu’il y a un âge où il faut avoir lu Harry Potter comme il faut porter des baskets Nike ? Les enfants qui ont du mal à lire les aventures du jeune sorcier existent, mais ils ne s’en vantent généralement pas. Harry Potter est un produit de son temps, l’incarnation d’un monde qui se repaît d’imitation voire d’homogénéité, mais aussi de starisation (J.K. Rowling ne serait-elle pas la dernière célébrité en vue ?).

Harry Potter est également un enfant de la mondialisation, qui s’exporte d’autant mieux que l’universalité de la fantasy sur laquelle il repose vient contrebalancer les spécificités nationales qui le rattachent fortement à l’univers britannique. Si Rowling n’avait pas écrit ses best-sellers, il y aurait sans doute eu un autre phénomène du même ordre. Phénomène d’édition, et non phénomène littéraire. La réussite de Harry Potter vient largement de ce que ces récits sont dans l’air du temps. De là à dire qu’ils se situent à l’avant-garde d’un renouveau littéraire du roman pour la jeunesse, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Virginie Douglas

Agrégée d’anglais, docteur (auteur d’une thèse intitulée La subversion dans la fiction non-réaliste contemporaine pour la jeunesse au Royaume-Uni 1945-1995), Virginie Douglas est Maître de conférences au département d’anglais de l’Université de Rouen. Elle est également secrétaire de l’Institut international Charles-Perrault. Elle a notamment dirigé Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse, chez L’harmattan, collection “Références critiques en littérature d’enfance et de jeunesse”, 2003.

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Publié par  Virginie Douglas

Agrégée d’anglais, docteur (auteur d’une thèse intitulée La subversion dans la fiction non-réaliste contemporaine pour la jeunesse au Royaume-Uni 1945-1995), Virginie Douglas est Maître de conférences au département d’anglais de l’Université de Rouen. Elle est également secrétaire de l’Institut international Charles-Perrault. Elle a notamment dirigé Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse, chez L’harmattan, collection “Références critiques en littérature d’enfance et de jeunesse”, 2003.

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Commentaires (6)

  1. Intéressantes perspectives. Je me demande ce qui fait la réussite inédite d’une telle œuvre. Qu’est-ce que veut dire être dans l’air du temps ? Quelle alchimie symbolique (pour le coup le mot n’est pas déplacé :) fait que plusieurs générations de publics sont si passionnées ?

    Perso, je n’ai pas lu les livres, juste vu les films, qui, parait-il, rendent assez peu le riche foisonnement des livres. Mais j’ai été frappé par leur puissance symbolique. Isabelle Smadja, dans “Harry Potter, les raisons d’un succès”, étend le jeune héros et ses amis sur un divan d’analyse.

    Familière de Bruno Bettelheim, et sa «Psychanalyse des contes de fées», elle a relevé de nombreuses similitudes entre les contes traditionnels et les romans de Rowling. Elle dit par exemple que «Harry Potter relégué dans son placard à balais et harcelé par son gros cousin est proche de Cendrillon et de ses méchantes soeurs, dit-elle. Plus loin, le miroir magique rappelle le miroir dans Blanche-Neige tandis que l’échiquier animé évoque une scène d’Alice au pays des merveilles.» Alors que ces contes sont datés et font souvent référence à des réalités d’autrefois (la famine dans Le Petit Poucet, les mères qui mouraient en couches dans Blanche-Neige, etc.), J. K. Rowling aurait inventé un conte de fées moderne, mieux adapté aux réalités d’aujourd’hui. Pour elle, le merveilleux, si présent dans les aventures d’Harry Potter, permet aux enfants de s’habituer à la cruauté du monde (à travers une intrigue tissée de morts, de dangers, d’injustices) en leur laissant toutefois la possibilité de se réfugier dans le fantastique quand cette cruauté leur paraît insoutenable. «Dans les romans trop réalistes, il leur manque cette échappatoire.» Qu’en pensez-vous ?

  2. Il n’y a pas de doute,les Harry Potter sont bien des contes de fées modernes, et mettre un conte de fées au goût du jour (ce qui n’est pas difficile, car la spécificité du conte réside dans son caractère atemporel qui lui permet de se détacher aisément de son contexte socio-culturel d’origine pour se prêter à un autre)a toujours été un gage de succès. On pensera à la popularité il y a quelques décennies et encore aujourd’hui des romans pour enfants de Roald Dahl, James et la grosse pêche, Charlie et la chocolaterie, Danny champion du monde, Matilda…, qui sont eux aussi des contes modernes. Mais quantitativement,le succès de Rowling est de très loin supérieur à celui de Dahl il y a quelques années. Pour moi donc, cette explication ne suffit pas à rendre compte de la réussite sans précédent de la série de Rowling : c’est la conjonction de plusieurs facteurs, dont un facteur économique et de marketing qu’il ne faut pas négliger, qui explique cet immense succès. Voilà pourquoi je considère que le triomphe des Harry Potter n’est pas une réussite de nature purement littéraire. Mais cela n’engage que moi !
    Virginie Douglas

  3. Je suis d’accord, le rouleau compresseur de l’exposition médiatique joue consciemment ou non dans l’engouement. Comme le disent les spin doctors, répétez suffisamment de fois une fausse information et le public finira par y croire. Il y a aussi un aspect de conformité sociale, qui fait que ne pas connaître et adhérer à HP fait qu’on passe pour un retardataire. Quoi ! tu connais pas !? C’est peut-être une pression sociale qui favorise l’adoption de la thématique.

  4. Je pense que vous faites un raccourci un peu rapide. Quid du temps qu’il a fallu à JK Rowling pour dénicher un éditeur prêt à publier son premier roman, sans aucune garantie de le voir publier ! Un an. Un contrat signé avec un petit éditeur sans battage mediatique et marketing (qui par contre est venu bien après, une fois le succès du deuxième livre assuré), la diffusion du premier roman de bouche à oreille dans les cours des écoles, et la liste pourrait être longue encore ! Il ne faut pas se baser uniquement sur le succès littéraire qui s’est affiché bien plus tard dans la série et la promotion faite par l’éditeur américain Scholastic ou l’éditeur français Gallimard. Je ne pense pas non plus que tôt ou tard, un auteur de cette qualité aurait émergé. Les grands succès littéraires de la Fantasy datent, ne l’oublions pas, de JRR Tolkien et CS Lewis. Son oeuvre a réellement quelque chose d’exceptionnel et c’est certaitement sa grande connaissance de la littérature anglaise, de son goût pour la mythologie, de la volonté d’écrire dans une langue riche et élaborée que l’on doit trouver les raisons de cet engouement devant un public si large. Maintenant, concernant le Crossover Novel, ça ne date pas de JK Rowling non plus. Il suffit de revisiter nos anciens auteurs, Jules Verne par exemple, pour s’apercevoir que le plaisir de lire n’est pas dédié à une catégorie étroite de la population (un peu trop dans l’esprit des français, d’ailleurs, de vouloir toujours classifier les choses), mais qu’il traverse de bout en bout les âges et les classes sociales. La littérature anglo-saxonne nous donne pour cela une excellente leçon de transgénération à suivre et à analyser.

  5. Je pense que le succès des livres de JK Rowling ne peut se comprendre que si on a gardé une âme d’enfant un tant soit peu. L’énorme déferlante Harry Potter à tout simplement commençé par du bouche à oreille. Le marketing à commençé quand les livres se vendaient déjà beaucoup. Moi même je n’avais jamais entendu parler de Harry Potter avant que mon fils de 10 ans n’emprunte le premier tome à la bibliothèque de l’école(j’ai 39 ans, j’en avais 32 quand j’ai découvert le monde de JK Rowling)et quand, par curiosité, j’ai commençé à lire le premier chapitre, j’ai fini le livre le lendemain à 2 heures du matin…
    C’est tellement accrocheur, on se demande ou est-ce que l’auteure va chercher tout ça, les personnages sont si attachants que l’on a du mal a quitter cet univers. J’ai lu tous les tomes plusieurs fois dont les deux derniers en anglais et je m’y replonge toujours avec le même plaisir. Alors que l’on fasse des analyses sur des analyses sur le phénomène Harry Potter…pour moi, les livres sont superbes, me font voyager dans un autre monde, me font sentir des émotions, et c’est tout simplement ce que je demande à un auteur quand j’achète un de ses livres.

  6. Voilà ce qui se passe : beaucoup d’adultes arrêtent après leurs études de lire et d’écrire. L’école ne leur transmet ps l’autonomie de lire et écrire pour penser. Ou bien ils n’ont pas le temps. Le développement intellectuel reste alors en souffrance. Donc, on peut imaginer une régression progressive. Les parents (ou grands-parents) finissent par se divertir des livres et films pour les enfants, en les accompagnant. On s’étonne ensuite que les adolescents ne trouvent plus beaucoup de modèles intéressants chez les adultes et soient quelque peu en errance.

 

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