Témoignages

Jeanne d’Arc, par Maurice Boutet de Monvel (1896)

23 février 2009
Page de couverture de Jeanne d'Arc, par Maurice Boutet de Monvel (1896)

Page de couverture de Jeanne d'Arc, par Maurice Boutet de Monvel

De nombreux livres pour enfants illustrent l’histoire de Jeanne d’arc, mais aucun n’a jamais égalé le chef d’œuvre de Boutet de Monvel.

Des images inoubliables…

Par son sujet qui répondait aux aspirations profondes du peuple français, par son maniérisme fin-de-siècle, par la nouveauté que constituait la parution d’un livre pour les enfants, à la fois populaire et de grande qualité, le Jeanne d’Arc de Maurice Boutet de Monvel est un des ouvrages marquants de la littérature enfantine.

Le livre est en format in-4, oblong, dit “à l’italienne”. La reliure éditeur classique est décorée d’un semis de fleurs de lys dorées et de filets ondulés ; le titre est surmonté des armes de la pucelle. Chaque page est illustrée d’un grand dessin en couleurs avec le texte dans un encadré.

L’ouvrage est novateur par la mise en page et surtout par l’utilisation des couleurs. Les illustrations sont en zincotypie, procédé qui permet des nuances d’une grande douceur. Les coloris font penser aux fresques italiennes. Le drapé des costumes est magnifiquement rendu, les teintes et les motifs, superbes. Rare hommage à l’imprimeur : la page de garde précise que les encres sont de la maison Ch.Lorilleux.

Dès la page de garde, Boutet de Monvel bouscule les conventions : la tête et l’épée de Jeanne dépassent le cadre. Dans la scène de la bataille de Patay – la plus belle image du livre - un cheval fonce vers l’ennemi au milieu des lances, créant un effet inédit. Par sept fois la composition se développe sur double page. Les scènes de bataille sont remarquables ; elles évoquent Uccello dont les toiles viennent, dans cette fin de siècle, d’entrer au Louvre. Qui a vu ce livre ne peut en oublier les images.

Les influences de Boutet de Monvel sont celles de cette fin de XIXe siècle : lithographies populaires françaises, estampes japonaises, école préraphaélite anglaise, Puvis de Chavannes…

édition de luxe de Jeanne d'Arc

édition de luxe de Jeanne d'Arc

Le Jeanne d’Arc est un des premiers livres d’enfants au caractère bibliophilique affiché. Le premier tirage en édition de luxe date de 1896. Il y a eu plusieurs éditions sur différents papiers. La qualité des encres – et donc du rendu - varie sensiblement suivant les tirages.  Joan of arc a connu, de 1897 à 1931, de nombreuses éditions américaines. Il y a eu également une édition anglaise en 1915. Gautier-Languereau a réalisé une réédition honorable en 1981, bien qu’au format modifié.

Un contexte politique bien particulier

En 1841, Jules Michelet publie un Jeanne d’Arc qui marque les esprits car il donne de la pucelle l’image que l’on connaît aujourd’hui : celle d’une héroïne nationale, une “sainte laïque”. En 1869, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, prononce un panégyrique de Jeanne où pour la première fois il évoque sa sainteté. On le sait, le rôle de l’église catholique dans la mort de Jeanne est ambigu. En 1874, un premier procès en béatification est instruit. Elle ne sera pourtant canonisée qu’en 1920, soit cinq siècles après son supplice.

En 1896, l’affaire Dreyfus divise les Français. Cette période trouble prépare la séparation de l’église et de l’Etat. Pourtant l’unité nationale est plus que jamais nécessaire pour préparer la revanche sur l’ennemi allemand. Le destin prodigieux de la jeune femme, d’origine modeste, cimente la nation. Le personnage de Jeanne réconcilie les Français, qu’ils soient catholiques ou non.

Scène de bataille

Scène de bataille

L’hymne à la nation

Maurice Boutet de Monvel était captivé par l’épopée de Jeanne. Sa foi et son nationalisme transpirent à chaque page. Il devait réaliser six grandes fresques pour la cathédrale de Domrémy. La mort ne lui a pas permis d’achever ce projet. Boutet de Monvel exécuta pourtant vers 1910 une suite de six panneaux, plus petits, aujourd’hui à Washington.
L’avant propos de Boutet de Monvel en dit long sur l’état d’esprit de l’époque : “Ouvrez, mes chers enfants, ce livre avec dévotion en souvenir de cette humble paysanne qui est la patronne de la France, qui est la sainte de la Patrie comme elle en a été la martyre. Son histoire vous dira que pour vaincre, il faut avoir la foi dans la victoire. Souvenez-vous en, le jour où le pays aura besoin de tout votre courage.”
Le dessin de la page de garde est aussi clair : Jeanne mène à la victoire les soldats enthousiastes à l’idée de venger l’armée vaincue de 1870.

Ce livre a sans nul doute contribué à entretenir le sentiment de la revanche, très présent alors dans l’enseignement qu’il soit confessionnel ou non. Les écoliers ont été bien préparés par leurs maîtres, tout aussi convaincus de la nécessité de reconquérir les chères provinces perdues. Combien de jeunes poilus, une vingtaine d’années plus tard, dans les tranchées de l’Est, auront à l’esprit les belles images du Jeanne d’arc de Boutet de Monvel ?

Daniel Salmon

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