3. La BnF et ses métiers

Le métier de responsable de l’Inventaire rétrospectif… par Jean-Dominique Mellot

15 mars 2016

Jean-Dominique Mellot est conservateur général, chef du service de l’Inventaire rétrospectif à la Bibliothèque nationale de France

1. Quel est l’intitulé de votre poste ?
Je suis chef du service de l’Inventaire rétrospectif, une quinzaine de personnes travaillent dans ce service. Nous sommes, comme souvent à la BnF, en sous-effectif par rapport à toutes les missions qui nous incombent.
2. En quoi consiste votre travail ?
Dans une grande bibliothèque, le livre ou le document dont les lecteurs ont besoin peut avoir été mal rangé, mais il peut également être mal ou pas du tout catalogué, et donc introuvable. Ou difficilement trouvable, par exemple lorsque la notice de catalogue ne donne pas le bon auteur, le bon titre ou la date précise, et ce plus particulièrement pour les livres anciens. Rappelons qu’un livre ancien est un livre imprimé avant 1831, c’est-à-dire en utilisant la technique artisanale de la presse à bras.
Le service de l’Inventaire s’efforce donc de compléter ou corriger les données du catalogue de la BnF en ligne. Il travaille aussi à retrouver des informations sur tous les acteurs qui ont concouru à l’édition d’un livre. Pour ce faire il produit ce qu’on appelle, dans le langage du métier, des notices d’autorité, qui identifient et décrivent des collectivités de même que des individus, auteurs, journalistes, collaborateurs, imprimeurs, libraires, éditeurs, institutions, associations ayant une responsabilité dans au moins une édition conservée à la BnF.
Nous nous efforçons également d’intervenir sur « les ruptures d’épine dorsale » du catalogue, dans le jargon des bibliothèques, c’est-à-dire de remédier à l’impossibilité de retrouver un livre qui a une cote (un code constitué d’un ensemble de symboles, chiffres et/ou lettres, attribué à un document et qui permet de retrouver où il est rangé) dans le catalogue, mais dont on ne retrouve pas la notice bibliographique correspondante, c’est-à-dire le descriptif du contenu du livre.
Par ailleurs, nous contribuons également à la publication en ligne du BIPFPIG, autrement dit la Bibliographie de la presse française politique et d’information générale. À la BnF comme dans les dépôts d’archives et bibliothèques de province, nous recensons tous les journaux qui ont été publiés dans chaque département français, depuis les origines (XVIIe siècle) jusqu’à la Libération (1944). À ce jour nous avons déjà couvert 73 départements, ce qui représente un corpus de plus de 30 000 titres de journaux dont nous signalons tous les numéros conservés dans les différents établissements pris en compte. Grâce à la base de données Presse locale ancienne que nous venons de lancer en janvier 2016, nous avons mis en ligne les données de cette vaste collecte et nous donnons par la même occasion accès à toutes les collections déjà numérisées, tant à la BnF (Gallica) qu’en région.
Notre mission est transversale, nous travaillons avec tous les départements de collections de la BnF qui conservent des livres imprimés et des périodiques (autrement dit des journaux, des magazines et des revues).

Jean-Dominique Mellot©BnF)

Jean-Dominique Mellot©BnF

3. Quelle formation est nécessaire pour faire ce travail minutieux ?
Il faut bien connaître l’histoire du livre et de l’édition mais aussi les collections imprimées de la BnF et leur histoire, et maîtriser tant soit peu la pratique du catalogage livre ancien — autrement dit la façon d’identifier et décrire les exemplaires d’éditions anciennes pour permettre aux lecteurs et aux chercheurs d’y accéder sans risque d’erreur ou de lacune.
J’ai pour ma part été à l’origine de la publication du Répertoire d’imprimeurs / libraires (1470-1830) qui permet, grâce à l’identification des imprimeurs et libraires qui les ont produits, de dater les livres dont nous n’avons pas la date ou dont la date est erronée (soit près de 30 % des collections anciennes). Par ailleurs, je donne, dans le cadre de l’École pratique des Hautes Études (EPHE), des conférences d’histoire du livre, d’histoire sociale des métiers du livre, de leurs institutions et corporations, et des conflits sociaux qui ont traversé cette histoire. C’est un sujet apparemment ardu mais qui intéresse de plus en plus le public. Il me semble que plus on s’éloigne du livre comme une évidence (celle de la « galaxie Gutenberg »), plus il existe d’autres supports de communication et d’autres usages de l’écrit, plus se multiplieront les possibilités de dématérialisation, plus grandira l’intérêt pour le support originel du livre et pour son apport à l’évolution de la connaissance et des pratiques d’une société. C’est sans doute l’une des missions essentielles de la BnF que de perpétuer le lien immédiat avec ce patrimoine écrit et artistique qui doit rester une mémoire vivante pour les citoyen(ne)s de demain — même ceux ou celles qui déclarent « ne pas lire » ou lire peu.

4. Etes-vous fonctionnaire ou contractuel ?
Je suis fonctionnaire, en tant que tel sélectionné par concours et au service de la chose publique — du patrimoine commun et de son public. Le fait d’être fonctionnaire, dans ce domaine, permet de travailler dans la durée et la stabilité, ce qui est loin d’être un luxe, c’est au contraire essentiel lorsque l’on est responsable de collections immenses qui appartiennent à la mémoire des siècles. Si tous les professionnels des bibliothèques ne peuvent être des spécialistes, il me semble indispensable qu’il existe des spécialistes « non interchangeables », pour valoriser nos collections à bon escient et être en mesure de dialoguer avec un public de chercheurs, voire d’anticiper sur les besoins et les orientations de la recherche.

Bibliographie de la Presse française politique et d'information générale, des origines à 1944©BnF

Bibliographie de la presse française politique et d'information générale, des origines à 1944©BnF

5. Pourriez-vous évoquer les avantages et les inconvénients de ce métier ?
C’est un métier passionnant, où l’on apprend et découvre sans cesse, où l’on mène de front une foule de projets utiles, même s’il comporte son lot de contraintes et de limites. Par exemple la difficulté permanente de renouveler le personnel parti à la retraite ou en mutation afin d’avoir les moyens de faire face à nos missions — considérablement accrues depuis la conversion rétrospective des imprimés et le début des grandes campagnes de numérisation.

6. Comment envisagez-vous votre avenir dans ce métier ? Pensez-vous qu’il va connaître des évolutions techniques ?
À l’échelle d’une génération, nous avons vécu en 30 ans des mutations gigantesques : informatisation du catalogue, travail en ligne, consultation à distance, messagerie électronique, numérisation des collections, mise en valeur des contenus des collections numérisées… ce qui a eu quelque chose d’exaltant. Mais il ne faudrait surtout pas croire que ces évolutions ont permis de réduire la charge de travail, c’est le contraire qui s’est produit. Les catalogues en ligne qui ont amélioré l’accès aux documents ont aussi rendu les lacunes et erreurs plus flagrantes et ont rendu encore plus urgente la mise à niveau des ressources (notamment les métadonnées décrivant les documents numérisés) ; la messagerie électronique et les réponses à distance ont accaparé une part croissante du temps des professionnels des bibliothèques… Je pense que nous allons surtout connaître à présent des perfectionnements, un accroissement de la part des documents numérisés (même si une numérisation exhaustive reste une vue de l’esprit, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires…), une amélioration des outils disponibles… en priant pour que la multiplication de ces outils ne nous fasse pas oublier les compétences fondamentales (le livre et son histoire) et les nécessaires lectures pour les acquérir…

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Commentaires (1)

  1. You can always tell an expert! Thanks for coninibuttrg.

 

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