L’oeuvre de Goya au Cabinet des Estampes

La constitution au département des Estampes de la collection quasiment exhaustive, et souvent en plusieurs états, de l’œuvre de Goya s’est essentiellement opérée au cours du XIXe siècle. L’histoire de l’enrichissement de ce fonds est à mettre en parallèle avec la réception de cet œuvre novateur, complexe, mystérieux. L’évolution de l’interprétation d’une planche fameuse comme le Caprice 43, Le Sommeil de la raison engendre des monstres est significative de ces lectures multiples des estampes de Goya : à la fin du siècle cette planche n’est plus considérée comme une mise en garde contre les égarements non contrôlés mais au contraire comme l’évocation de champs à explorer pour de nouvelles sources d’inspiration.
Suivant de près l’évolution des grands courants artistiques du XIXe siècle, trois vagues d’engouement pour l’œuvre de Goya accompagnent trois grandes étapes d’entrées dans les collections du Cabinet des Estampes.

[Los caprichos]. P. 1, Fran.co Goya y Lucientes, pintor, Goya, 1799 ; eau-forte, aquatinte, pointe sèche et burin ; 21,5 x 15 cm

 Durant la période romantique, en 1827, une acquisition majeure marque le point de départ de ce fonds. Un exemplaire de la première édition de 1799 des 80 Caprices, rapporté d’Espagne en 1808 par Vivant-Denon, est acheté lors de la vente du cabinet de feu le baron. Goya est si peu connu alors que cette suite est encore désignée sous la vague appellation « caricatures gravées à l’eau-forte et au lavis » par un graveur, Goya, déclaré de l’école italienne ! Pourtant très rapidement le succès est avéré par l’examen des cartes de lecteurs du Cabinet des estampes, puisque plusieurs artistes romantiques sont venus admirer cette suite. L’Espagne est à la mode dans le Paris des années 1830, à la Galerie espagnole ouverte au Louvre par Louis-Philippe, à la Bibliothèque Nationale donc, mais aussi dans les salons de Charles Nodier où circule un autre album des Caprices, chez l’ancien ambassadeur en Espagne, Guillemardet, où Delacroix découvre Goya, chez l’éditeur Motte qui publie un album de onze reproductions lithographiées des Caprices réalisées peut-être par Devéria, dans un article du Magasin pittoresque consacré à Goya où Grandville copie les Caprices. Goya enflamme artistes et écrivains et Delacroix, le premier à l’avoir découvert, déclare : «  tout Goya palpitait en moi ». Baudelaire salue les « monstres harmoniques » de Goya. Gautier, retrouvant l’âme espagnole, sauvage et pittoresque de ces estampes, souligne le romantisme noir « démonographique » de Goya. Hugo rejoint l’imaginaire du graveur et doit y retrouver « la féconde union du type grotesque et du type sublime ».

Vingt plus tard, pour la génération suivante et en particulier pour les artistes de la Société des aquafortistes constituée en 1862, Goya et Rembrandt incarnent la gravure libre qu’ils revendiquent eux-mêmes. Goya est associé à l’idée de modernité, en particulier par Baudelaire. En fait cette époque salue la dualité de Goya, proche du réel, critique de son temps, et en même temps artiste de l’irrationnel, des images obscures, des cauchemars. En 1856, le Cabinet des Estampes, dirigé alors par le conservateur Devéria, ex-lithographe et gendre de l’imprimeur Motte, acquiert 93 épreuves remarquables de Goya, et notamment 39 épreuves d’état des Désastres de la guerre, 33 eaux-fortes de la première édition de La Tauromachie et 13 eaux-fortes d’après Vélasquez. Le successeur de Devéria, Delaborde, complète le fonds en achetant en 1865 la suite complète des Désastres de la guerre et 18 épreuves d’essai des Proverbes, suivies en 1869 d’un achat lors de la vente Paul Lefort, de 14 planches isolées, parmi lesquelles figure une épreuve du Colosse. Cette estampe, singulière dans l’œuvre de Goya, rare puisqu’il n’existerait que quatre épreuves du deuxième état (et deux du premier), est mystérieuse par son titre, par son sujet et même par sa technique (identifiée parfois comme une manière noire, technique inédite chez Goya, elle serait plutôt une aquatinte reprise au brunissoir, procédé plus familier à l’artiste). Qui est ce géant au corps nu assis sur un vaste monde, colosse antique ou sauvage puissant, la tête tournée vers le ciel ? Allégorie de la puissance, celle de l’Espagne venant de reconquérir son indépendance en 1814 ? Allégorie de la méditation, celle de Goya s’interrogeant tout au long de son œuvre sur les malheurs du monde ?

« El colosso », Goya, 1818 ; 28,5 x 21 cm

 Dans les dernières années 1880-1890, la sophistication de l’esprit fin de siècle qui aime la belle épreuve, qui exerce son connaisseurship, trouve dans l’art de Goya matière à exercer son goût. Les symbolistes se reconnaissent dans cette œuvre et Redon publie en 1885 un Hommage à Goya. Une troisième vague d’entrées arrive à la Bibliothèque Nationale. En 1889, le conservateur Duplessis achète lors de la vente de la collection d’Eugène Piot, grand spécialiste de Goya et auteur en 1842 du premier catalogue raisonné de ses œuvres, 23 épreuves rares, avant la lettre, des Caprices. En 1899, l’imprimeur Porcabeuf donne – et c’est la première entrée non onéreuse – 7 planches de La Tauromachie.

 La tauromaquia. 24, [El mismo Ceballos montado sobre otro toro quiebra rejones en la plaza de Madrid], [Goya], 1816 ; eau-forte, aquatinte brunie, pointe sèche et burin ; 24,7 x 35,5 cm

À chaque étape de la constitution du fonds, Goya exerça une influence certaine et chaque fois renouvelée. Les artistes venaient consulter cette collection et s’en inspirer, admirant aussi bien la portée morale que la qualité artistique des estampes de Goya. La numérisation des planches aujourd’hui permet d’en renouveler la lecture, de comparer les tirages. L’examen d’une planche, comme par exemple le Caprice 3, Voici que vient le croquemitaine permet d’admirer la modernité de la composition, l’expressivité du graphisme, les oppositions de lumière, les noirs profonds pour exprimer le drame. Goya, toujours soucieux de la diffusion de ses œuvres – aurait-il applaudi aux possibilités nouvelles offertes dans ce sens par la numérisation ? – a su s’emparer de tous les progrès et de toutes les possibilités techniques de la gravure, de l’eau-forte, de l’aquatinte, mais aussi de la lithographie naissante qu’il a abordée à l’approche de ses 80 ans. Il faut imaginer le vieil artiste travaillant à la loupe sur sa pierre lithographique posée sur un chevalet !

Monique Moulène, département des Estampes et de la photographie

Pour aller plus loin :

- Harris, Tomas, Goya : engravings and lithographs, 1964
- Delteil, Loys, Le peintre-graveur illustré. Volume XV, Goya : the graphic works of nineteenth and twentieth century artists : an illustrated catalog, 1969
- Goya graveur : exposition, Paris, Petit Palais, 13 mars-8 juin 2008 / exposition réalisée avec la participation exceptionnelle de l’Institut national d’histoire de l’art, INHA et avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France, BnF ; [catalogue sous la direction de Maryline Assante di Panzillo et Simon André-Deconchat], Paris Musées, 2008

Cette entrée a été publiée dans Collections, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à L’oeuvre de Goya au Cabinet des Estampes

  1. de l’aquatinte, mais aussi de la lithographie naissante qu’il a abordée à l’approche de ses 80 ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


1 + sept =

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>