Une histoire d’images : le département des Estampes et de la Photographie

« Entrez doucement, faisons peu de bruit, parlons bas : c’est ici un asile pour les travailleurs de l’esprit : j’entends pour les artistes qui veulent feuilleter l’œuvre des grands maîtres, afin d’y puiser quelque inspiration; pour les archéologues qui cherchent des renseignements inédits sur les usages, les costumes, les armes, les carrosses, les meubles, les métiers, les triomphes, les supplices et les funérailles du temps jadis ; pour les historiens qui désirent consulter les portraits des hommes illustres […]; pour les critiques d’art qui viennent s’y instruire dans la pensée naïve qu’il n’est pas mal de savoir un peu ce dont on parle et surtout ce dont on écrit; pour les architectes qui ont à restaurer un édifice ou à inventer un palais; pour les armuriers en quête d’anciennes damasquinures; pour les numismates à la poursuite d’une médaille; pour messieurs les couturiers, coiffeurs et brodeurs de la ville et de la cour, lorsqu’à la veille d’un bal costumé, ils désirent savoir au juste comment se taillaient le pourpoint des Valois, le justaucorps à brevet « du grand siècle », l’habit de Fronsac, le gilet à la Robespierre, le carrick du Directoire ; comment se gaufraient les collerettes, se nouaient les rubans, se portaient les perruques à marteaux, les bourses à la maréchale, les favoris à la Barras; enfin pour les curieux qui espèrent retrouver dans les planches topographiques les monuments, rues, places, tourelles, poivrières, fortifications, couvents et jardins qui composaient le vieux Paris […] »

En 1867, date à laquelle Charles Blanc écrit ces mots dans Paris-Guide, le Cabinet des Estampes – dénomination alors en cours –, a deux siècles : c’est en 1667, avec l’achat par Colbert de la collection de l’abbé Michel de Marolles, qu’il est véritablement fondé. Cinq ans après, l’institution du dépôt légal des estampes de privilège vient conforter cet acte de naissance.

Sans se fourvoyer dans l’inventaire fastidieux, et illusoire, des multiples étapes qui jalonnent son histoire jusqu’à aujourd’hui, voyons ensemble quelques facettes de ce monde d’images. Ce sont d’abord les entrées de collection qui orientent l’identité du département : la collection de dessins topographiques et de costumes Roger de Gaignières intègre le Cabinet à partir de 1711, suivie de la collection de portraits gravés de Nicolas Clément en 1712. Au XVIIIe siècle, ce sont aussi les collections du marquis de Beringhen ; la collection Lallemant de Betz ; la collection Bégon ; la collection d’histoire de Pierre Fevret de Fontette qui constitue le noyau de la cote QB-1 des collections d’histoire ; enfin, la collection Pierre-Jean Mariette après son décès, marquant la première participation du Cabinet à une vente publique ; la collection du peintre Peters, riche de 736 gravures de Rembrandt ; les collections du marquis de Richelieu, achetées en 1789 et comportant notamment des volumes d’échantillons de tissus. La période révolutionnaire quant à elle voit, à la faveur des confiscations, les arrivées de la collection chinoise du ministre Bertin et des fonds de l’abbaye de Saint-Victor (laquelle contient notamment la collection du conseiller de Tralage), des estampes réunies par les Jésuites de Cologne, des collections personnelles du roi, de la reine et de nombreux émigrés…

Cinquième Vierge folle : M. Schongauer, 14.. ; burin ; 12,1 x 8,3 cm (f.)

 Le XIXe fait la part belle à l’histoire et à la topographie, avec l’acquisition des papiers de l’atelier d’architecture Robert de Cotte, en 1811 ; l’entrée de la collection d’histoire de France Hennin entre 1841 et 1863 ; la collection Destailleur de dessins de Paris et de province entre 1889 et 1895 ; enfin, avec l’intégration de la collection De Vinck, qui prolonge les collections d’estampes historiques, en 1906. D’autres grands corpus intègrent le Cabinet des Estampes, comme la collection Deloynes en 1880 (66 volumes de livrets de salon et brochures sur les arts depuis 1673, les dix premiers constitués et annotés par Cochin et Mariette), les livres japonais de Théodore Duret (1350 volumes) et la collection Paul Meurice de 931 pièces sur Victor Hugo et son entourage. Parallèlement, la classification définitive en 24 séries s’élabore, puis se fixe en 1800. Les lecteurs sont accueillis à partir de 1840 dans une salle désormais chauffée, et la Réserve des Estampes est instituée. En 1872, un inventaire fait état de 18 531 volumes ou portefeuilles, pour un total de 2 273 100 pièces, volumétrie qui fait du Cabinet l’un des plus riches au monde, et rend nécessaire la rédaction d’outils bibliographiques. C’est chose faite en 1895, avec la publication du « Guide du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale » par Henri Bouchot.

Paris, église Saint-Jacques-de-la-Boucherie : profil du maître-autel] : [dessin] / [Gilles-Marie Oppenort], 1710 ; 1 dess. : plume et encre de Chine, lavis d’encre de Chine, aquarelle ; 44,7 x 34,3 cm (tr. c.)

Les années 1900-1925 sont marquées par la multiplication des dépôts spontanés de leurs œuvres par les artistes, par le début de la publication de l’Inventaire du fonds français, et par l’institution du dépôt légal de la photographie, qui valide les dépôts opérés spontanément depuis 1851, par exemple par Blanquart-Evrard. Les acquisitions, en matière de photographie, commencent pour leur part dès 1853 : elles concernent en particulier Le Secq, Félix Bonfils ou Muybridge. La deuxième moitié du XXe siècle coïncide avec de nombreuses donations – Curtis (1943), Matisse (1978-1981), Sonia et Robert Delaunay (1977), Duchamp (1976), Baselitz (1985), Hélion (1979-1985)… ; dations – fonds d’atelier d’Henri Rivière composé de 2000 estampes et dessins en 2006, dation du « Bois Protat », matrice en bois de fil datant de la fin du XIVe siècle, en 2001… ; dons – fonds Massougnes des Fontaines de 120 000 cartes postales en 1936, fonds Louise Bourgeois en 1995… Les entrées des fonds d’atelier Nadar en 1949 et Disdéri en 1995, auxquels s’ajoutent la très importante collection Georges Sirot, le don des archives et de la documentation de l’atelier des photographes de mode Séeberger (2008) et le fonds de l’Aurore/le Journal (plus de 2 millions de clichés) viennent compléter ce panorama du côté de la photographie.

 Jeune enfant avec les pigeons de la cour du Louvre : [photographie de presse] / Jacquet, diff. par l’Agence Mondial (Paris), 1933, 1 photogr. nég. sur verre ; 13 x 18 cm

À partir de 1935-1937, d’importants travaux de rénovation sont dirigés par Michel Roux-Sptiz et le Cabinet s’installe dans l’hôtel Salomon de Rothschild, rue Berryer. Il réintègre l’hôtel Tubeuf en 1946, espace qu’il occupe encore aujourd’hui. L’immédiat après-guerre donne lieu à d’autres événements d’importance : l’entrée des 3667 recueils de la collection de Ridder (livres, gravures et dessins sur l’histoire du costume militaire), l’acquisition de fonds photographiques d’agences de presse. En 1972, le « Cabinet des Estampes » devient « Département des Estampes et de la photographie ». En 1986 débute l’informatisation du département ; trois ans plus tard, en 1989, la réalisation d’un vidéodisque de 38 000 images à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, symbole d’un nouveau rapport à l’image, dématérialisée, ouvre symboliquement la voie à la reproduction des collections, et à la numérisation des œuvres, qui s’engage dans les années 2000.

Exécution de Marie Antoinette sur la place de la Révolution…[estampe] / 1793, 1 est. : eau-forte, col. ; 29,5 x 45,5 cm (im.)

Si le nom a changé, l’esprit demeure ; tout au plus faudrait-il ajouter, à la suite de Charles Blanc, d’autres usagers, d’autres usages, et des collections uniques, toujours plus grandes et toujours plus riches, qui, à la faveur des travaux du quadrilatère Richelieu, prendront bientôt place dans un espace rénové du magasin central de Labrouste.

 

Jude Talbot, département des Estampes et de la photographie

 

Pour aller plus loin :

2007-2011 : les corpus numérisés du département des Estampes et de la photographie, billet du blog Gallica

« Le département des estampes et de la photographie de la bibliothèque nationale », Arts et métiers du livre (revue internationale de la reliure, de la bibliophilie et de l’estampe), janvier-février 1992, n° 171

« Collectionneurs d’hier », Nouvelles de l’estampe, décembre 1993, n° 132

Aubenas, Sylvie, « Visages d’une collection : la photographie du XIXe siècle au département des Estampes et de la Photographique de la BnF », dans Portraits-visages : 1853-2003 : [exposition, Paris, Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Galerie de photographie, 27 octobre 2003-11 janvier 2004], Paris, Bibliothèque nationale de France / Gallimard, 2003, p. 17-29

Bruel, François-Louis, Bibliothèque nationale. Département des estampes. Un siècle d’histoire de France par l’estampe, 1770-1871. Collection De Vinck, inventaire analytique, par, … T. I : Ancien régime. Paris, Impr. nationale, 1909

Guibert, Joseph, Le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, Paris, Le Garrec, 1926

Pognon, Edmond, « Les portraits au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris », BBF, 1963, n° 9-10, p. 375-385

 

Cette entrée a été publiée dans Collections, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Une histoire d’images : le département des Estampes et de la Photographie

  1. Chtidichi dit :

    Bonjour
    Je contemplais la « Cinquième Vierge folle » …. on jurerait qu’elle téléphone …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


− trois = 1

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>