Les Physiologies, petits livres des « chiffonniers littéraires »

« La Physiologie était autrefois la science exclusivement occupée à nous raconter le mécanisme du coccyx, les progrès du foetus ou ceux du ver solitaire, matières peu propres à former le coeur et l’esprit des jeunes femmes et des enfants. Aujourd’hui, la Physiologie est l’art de parler et d’écrire incorrectement de n’importe quoi, sous la forme d’un petit livre bleu ou jaune qui soutire vingt sous au passant, sous prétexte de le faire rire, et qui lui décroche les mâchoires ». Ironiques, les mots de Balzac pour définir la physiologie n’en soulignent pas mois l’héritage scientifique et la dérive du terme, depuis ses acceptations scientifiques jusqu’à la trivialité littéraire de la caricature. La définition qu’en donne l’Académie française est plus policée : « Ouvrage présentant, parfois sur un mode plaisant, un type d’étude qui s’attachait à décrire le fonctionnement d’un groupe social, d’un type humain, d’une institution, etc., et qui fut particulièrement en vogue au début du XIXe siècle ». Il s’agit là de très nombreux et petits ouvrages, souvent illustrés, parus pour la plupart entre 1840 et 1842, sous la Monarchie de Juillet. S’il faut encore donner l’idée, et de la démarche, et de l’esprit dans lesquels ce genre littéraire s’est développé, c’est évidemment à la Physiologie des physiologies que l’honneur revient : « Physiologie : ce mot se compose de deux mots grecs, dont la signification est désormais celle-ci : volume in-18 ; composé de 214 pages, et d’un nombre illimité de vignettes, culs de lampe, de sottises et de bavardages (logos) à l’usage des gens niais de leur nature (phusis) ».

 

 

Etudes de moeurs relevées à la caricature, ces Physiologies naissent d’une convergence : celles des traités naturalistes et médicaux des années 1800, notamment les travaux de Cabanis, de Lavater ou encore de Bichat, et d’une littérature romanesque qui fait la part belle à l’étude des types sociaux et des moeurs contemporaines, autour de 1820 et de la série des « Hermites » de Jouy notamment. Selon Andrée Lhéritier, c’est en 1825, avec la « Physiologie des passions » d’Alibert, que le sens du mot se fixe comme synonyme d’ »étude scientifique », en même temps qu’il se vulgarise ; en 1826, Brillat-Savarin, avec sa « Physiologie du goût« , lui donne définitivement ses lettres de noblesse, suivi par Balzac et la « Physiologie du mariage » parue en 1830.

 

 

 

Les premières Physiologies illustrées voient le jour en 1840, essentiellement à Paris, dans le sillage du Charivari et de « L’encyclopédie morale du XIXe siècle : les Français peints par eux-même« , de Curmer. Editées à profusion, surtout chez Aubert, Bocquet ou Desloges, elles répondent, pour le journaliste Horace Raisson, qui contribue à les lancer, aux impératifs de la  « littérature en satires » et de « la science en résumé », de même que les « Codes » et autres manuels de l’époque. Elles doivent leur succès populaire à leur prix bon marché, leur format court, leur ton humoristique, mais surtout à l’abondance de leurs illustrations, des gravures sur bois de Daumier, Gavarni, Henry Emy … L’occasion est belle alors de moquer les hommes politiques (Physiologie de la Poire), les types sociaux, moraux ou professionnels (Physiologie du rat d’église, Physiologie du Bas Bleu, Physiologie du cocu ou de la lorette, de la femme entretenue …), les lieux publics parisiens (Physiologie des foyers de tous les théâtres de Paris, du Jardin des Tuileries …) ou les objets et modes au coeur de l’actualité (Physiologie de l’omnibus ou de la Portière, du Tabac ou du Carnaval, du Calembour …).

 

 

Le Département des Estampes et de la photographie a numérisé et mis en ligne récemment sur Gallica l’intégralité de sa collection de Physiologies, où l’ »on vous donne pour vingt sous, plus d’esprit que n’en a dans son mois un homme d’esprit« . Ce sont ainsi 114 ouvrages qui viennent s’ajouter à d’autres issus des différents départements de la Bibliothèque nationale de France. L’ensemble qui vous est proposé rend compte, de manière quasi exhaustive, de ce genre littéraire, éphémère mais fulgurant, et si caractéristique de son époque.

 

Jude Talbot, direction des Collections, département des Estampes et de la photographie

 

Pour aller plus loin :

Andrée Lhéritier, Les physiologies de 1826 à 1894 : contribution à l’étude du livre illustré au 19ème siècle, [Paris], 1955. A consulter sur place.

Nathalie Preiss, Les Physiologies en France au XIXe siècle : étude historique, littéraire et stylistique, Mont-de-Marsan, Editions InterUniversitaires, 1999. A consulter sur place.

 

 

 

 

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6 réponses à Les Physiologies, petits livres des « chiffonniers littéraires »

  1. intalgio dit :

    Bonjour,
    Pour le catalogue des physiologies de la BN de Lhéritier, pourquoi ne pas citer les exemplaires en libre-accès : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb338650714/PUBLIC ?

  2. Intaglio dit :

    Bonjour,
    Sans vouloir remettre en cause la totale liberté du comité de rédaction du Blog Gallica, serait-il tout de même possible de connaître la raison pour laquelle vous ne souhaitez pas signaler les exemplaires en libre-accès du catalogue d’Andrée Lhéritier au profit de l’exemplaire magasin des Estampes ?
    Par avance merci

  3. Nicolas dit :

    On peut voir dans plusieurs de ces ouvrages et dans la définition de l’Académie française, les prémices de la sociologie.

  4. Jacob dit :

    Pour réponse à Intaglio : « [...]Le Département des Estampes et de la photographie a numérisé et mis en ligne récemment sur Gallica l’intégralité de sa collection de Physiologies[...]« 
    Tout simplement parce que qu’il est normal de rendre à Caesar ce qui appartient à Caesar. Les ouvrages numérisés sont tout de même accessible à la lecture, ce qui en soit, est déjà un acte qui se doit d’être souligné.

    Le reste viendra sûrement par la suite, et si ce n’est pas le cas, merci déjà pour l’effort accompli.

  5. jablotron dit :

    La bibliothèque s’étoffe.

  6. jose antonio arnal dit :

    Desde MADRID, gracias a Gallica, he consultado muchas de las Physiologies. De acuerdo con Nicolas, éstas junto con los Tableux y los artículos de Les Français peints par eux-mêmes o Le livre des Cent-et-un son relatos presociológicos de gran interés.

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