L’éditeur Alfred Cadart (1828-1875) et le renouveau de l’eau-forte originale

Le nom d’Alfred Cadart est indissociable du mouvement en faveur de l’eau-forte originale de la deuxième moitié du XIXème siècle. La numérisation récente de l’ensemble des albums dont la maison Cadart a assumé la publication entre 1862 et 1881 permet de disposer d’un corpus significatif d’eaux-fortes originales de cette période. Ses catalogues sont eux-aussi accessibles dans Gallica.

Alfred Cadart n’avait a priori aucune raison de se lancer dans l’édition d’estampes. Originaire de Saint-Omer, ce fils d’aubergiste, a commencé sa carrière à Paris comme employé aux Chemins de fer du Nord. C’est son mariage avec la sœur du peintre François Chifflart, audomarois comme lui, qui «  fit de [lui] un éditeur ». Il consacra sa première entreprise éditoriale à son beau-frère, lauréat du Grand prix de Rome de peinture d’histoire en 1851, à son retour de la Villa Médicis. L’album visant à assurer la promotion du jeune artiste mêle eaux-fortes originales et reproductions photographiques de ses peintures ou de ses dessins.

Voyage en bateau, croquis à l'eau-forte par Daubigny

« Gravures en taille douce, eaux-fortes, héliographie, lithographie, photographie » constituent le large éventail des activités de Cadart à ses débuts.  Paris qui s’en va et Paris qui vient, une suite de vingt-six eaux-fortes de Léopold Flameng publiée en livraisons mensuelles de décembre 1859 à la fin de 1860 est la première publication qui retient l’attention de la presse. Après avoir cédé à la tentation de l’édition de photographies, Cadart finit par trouver sa voie en s’engageant dans la défense de l’eau-forte originale. Il se tourne alors vers les peintres de la nouvelle école et publie des albums d’eaux-fortes d’Alphonse Legros et de François Bonvin, deux représentants du courant réaliste en peinture. En 1862, un cahier de neuf eaux-fortes d’Edouard Manet, qui fait date dans l’histoire de l’estampe, les Vues de Hollande de Jongkind, et la suite du Voyage en bateau de Charles Daubigny confirment son engagement en faveur de la modernité.  Le Voyage en bateau conserve le souvenir des pérégrinations de l’artiste sur les rivières d’Ile-de-France dans son bateau-atelier baptisé Le Bottin. Un recueil postérieur d’eaux-fortes signées Léonide Bourges apporte un regard complémentaire sur ces virées fluviales auxquelles la jeune femme participait en qualité d’élève de Daubigny.

 

En juin 1862, Alfred Cadart fonde la Société des aquafortistes vouée à redonner à l’eau-forte de peintre la place qu’elle a perdue depuis la fin du XVIIIe siècle, éclipsée d’abord par le burin académique  puis par la concurrence de la lithographie. Les artistes sociétaires, tous peintres, sont invités à fournir des eaux-fortes inédites, publiées au rythme d’une livraison mensuelle de cinq planches réunies ensuite en album annuel. Cent trente-trois membres actifs exécuteront trois cent vingt-neuf planches réparties en soixante livraisons mensuelles sur une période de cinq années de 1863 à 1867 .

La Société des aquafortistes se donne pour but de lutter contre la photographie en affirmant un parti pris esthétique ainsi résumé dans son prospectus publicitaire :« L’eau-forte, c’est le caprice, la fantaisie, le moyen le plus prompt de rendre sa pensée. » Elle réunit deux générations d’artistes : les jeunes peintres représentants de l’école moderne (Manet, Legros, Jongkind, Fantin-Latour,…) et des peintres plus âgés (Corot, Delacroix, Huet,…) qui parrainent en quelque sorte l’entreprise de Cadart. Parallèlement, ce dernier publie les eaux-fortes sur l’Ancien Paris de Martial Potémont.

Des personnalités littéraires apportent leur soutien telles Charles Baudelaire et Théophile Gautier, qui rédigera la première préface annuelle de la Société ainsi qu’un article dans Le Moniteur universel en octobre 1862. Quant à l’organisation même de la société, elle repose sur deux acteurs essentiels : l’imprimeur des planches, Auguste Delâtre, et le graveur Félix Bracquemond. Militant engagé dans la défense de l’eau-forte, ce dernier met son expérience de la technique au service des peintres.

Lola de Valence, Édouard Manet

En 1867, la Société des aquafortistes est dissoute pour des raisons financières, mais Cadart ne renonce pas pour autant. Il lance l’année suivante une entreprise similaire, L’Illustration nouvelle. En 1873, il édite le Nouveau traité de la gravure à l’eau-forte pour les peintres et les dessinateurs de Potémont. Après sa mort, en 1875, la maison sera gérée par sa veuve. Cette dernière publiera en 1877 un nouveau recueil d’eaux-fortes, Les boulevards de Paris par Potémont,  et L’Eau-forte en, une suite d’albums annuels parus entre 1874 et 1881, date à laquelle la maison Cadart fait faillite.

Pour aller plus loin :

Bailly-Herzberg, Janine, L’eau-forte de peintre au dix-neuvième siècle, Paris, L. Laget, 1972

Valérie Sueur, département des Estampes et de la photographie

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