Pierre Larousse et le « Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle »

 

Pour beaucoup de lecteurs aujourd’hui, le mot « Larousse » est simplement synonyme de dictionnaire et la liste est longue des écrivains qui, comme Sartre dans Les Mots, ont témoigné de leur attachement à la marque à La Semeuse. La maison d’édition Larousse naît en 1852 de l’association de deux anciens instituteurs, Pierre Larousse et Augustin Boyer, et appartient depuis 2004 au groupe Hachette Livre. Dans un contexte d’alphabétisation et d’élévation constante du niveau scolaire aux XIXe et XXe siècles, sa longévité et son prestige reposent sur deux piliers imaginés par les fondateurs : les manuels scolaires d’une part, les dictionnaires et encyclopédies d’autre part.

Rien ne prédestinait pourtant Pierre Larousse à faire carrière dans l’édition. Fils d’une aubergiste de l’Yonne, il devient instituteur dans sa ville natale. Mais ses convictions républicaines lui attirent les foudres des autorités ecclésiastiques. Monté à Paris au début des années 1840 pour y parfaire sa formation, il devient répétiteur puis professeur de grammaire, tout en songeant à s’établir dans le négoce de vin ! Son expérience d’enseignant le conduit à critiquer les manuels publiés par les éditeurs scolaires en place. Louis Hachette, le véritable créateur de ce marché dans les années 1830, publie par exemple L’alphabet et premier livre de lecture à l’usage des écoles primaires. Pour se différencier de ses concurrents, il invente des manuels qui font appel à l’imagination et à l’intelligence des enfants, et non plus simplement à leur mémoire. Après un premier titre qu’il vend lui-même à son domicile, il confie en 1851 à l’éditrice Veuve Maire-Nyon sa Lexicologie des écoles. Très soucieux de son indépendance, il s’associe en 1852 avec un ancien condisciple de l’Ecole normale de Versailles, Augustin Boyer. Tout en continuant à rédiger des manuels scolaires innovants, Pierre Larousse publie en 1856 le Nouveau dictionnaire de la langue française, qui remporte un grand succès et sert de moteur à la croissance de la jeune entreprise.

Mais l’œuvre qu’il prépare depuis son arrivée à Paris, et dans laquelle il entend faire passer, avec une subjectivité assumée, son admiration pour les idéaux nés de la Révolution française, c’est le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, qui sera publié en quinze volumes de 1866 à 1876. Alors que le « siècle des dictionnaires » bat son plein, il a pour principal rival Emile Littré et son Dictionnaire de la langue française. Pour défendre ses idées dans un climat de censure, Pierre Larousse doit utiliser un subtil jeu de renvois, à l’image de ce qu’avaient fait avant lui les Encyclopédistes des Lumières : de cette façon, il fait mourir le général Bonaparte – qu’il admire – le jour de son coup d’Etat, tandis que l’article Napoléon  dénonce la dictature impériale. En outre, par peur d’être censuré comme avait pu l’être Diderot, Pierre Larousse décide en 1869 de se faire lui-même son propre imprimeur, et se sépare momentanément d’Augustin Boyer. Prévu initialement en quinze fascicules, le Grand Dictionnaire sera en définitive publié en 524 livraisons, soit plus de 20 000 pages, rédigées par près de 90 collaborateurs. Dans cette œuvre monumentale, on peut entrevoir l’engagement du pédagogue républicain dans toute sa complexité, y compris dans sa dimension la plus discutable lorsqu’il défend par exemple les bienfaits de la colonisation dans l’article Nègre. Après sa mort prématurée en 1875, ce sont sa veuve et son neveu Jules Hollier qui assurent la publication des derniers volumes du Grand Dictionnaire. Dans la suite de sa longue histoire, la maison Larousse a continué à miser tant sur de grandes séries encyclopédiques que sur le Petit Larousse illustré, avec l’ambition toujours renouvelée de vulgariser les connaissances à l’intention de « ce lecteur qui s’appelle tout le monde ».

Virginie Meyer, Département Littérature et art

Pour aller plus loin

Présentation vidéo du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle par Josué Seckel, directeur du département de la Recherche bibliographique.

Histoire de la librairie Larousse, 1852-2010 / Jean-Yves Mollier, Bruno Dubot. Paris : Fayard, 2012. 736 p.

Pierre Larousse et son temps / sous la dir. de Jean-Yves Mollier et Pascal Ory. Paris : Larousse, 1995. 549 p.

Une bibliographie plus complète à télécharger sur le blog Lecteurs de la BnF

 

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