La question de l’inflation dans Gallica

Le prix de la vie (49e édition) / par Léon Ollé-Laprune,...
Le prix de la vie (49e édition) / par Léon Ollé-Laprune,…
Source: Bibliothèque nationale de France

La perspective d’une sortie lente ou rapide de crise a fait ressurgir dans l’opinion le débat sur le retour de l’inflation: est-elle, comme se le demande Pierre Bezbakh (voir son livre Inflation et Désinflation indexé sur Gallica grâce au partenariat avec les éditeurs et consultable sur Numilog), une maladie, un bienfait ou « un mal nécessaire »? L’étude de l’évolution des prix depuis le XVIIIe et surtout de la manière dont l’opinion française a perçu celle-ci montre bien comment, en fonction des évolutions des modes de régulation de l’économie française, des théories économiques dominantes mais aussi de l’évolution du corps social (et donc de l’influence de telle ou telle classe sociale) l’évolution des prix fut redoutée, farouchement combattue, tolérée ou même favorisée.

On rappellera pour mémoire le traumatisme et le discrédit laissés dans l’opinion par la faillite de la banque de John Law en 1716 (situé rue Quincampoix à Paris ) et la forte hausse des prix qui en résulta.
[estampe]
Véritable Portrait du tres fameux Seigneur messire Quinquenpoix : [estampe]
Source: Bibliothèque nationale de France

De même, comme on le voit dans le livre d’Albert Mathiez sur le Directoire(1934), la politique monétaire de la Révolution aboutit à une émission massive d’assignats puis au refus des producteurs de vendre contre une monnaie rapidement dépréciée: la hausse des prix ainsi générée laissa un souvenir durable (voir l’étude de l’économiste Charles Gide en 1934) qui explique le soutien important de la majorité de l’opinion à une stricte orthodoxie de la politique économique de l’Etat et la volonté d’écarter le spectre tant redouté d’une hausse persistante des prix.

Dans le régime libéral qui caractérise l’économie au XIXe, le siècle est marqué par un mouvement de cycles économiques rythmés, longs ou courts, mis en valeur par les travaux devenus classiques de Nicolaî Kondratieff (avec ses fameuses phases A d’expansion et B de dépression, comme on le voit dans cette étude parue sur Paris dans la revue Le Mouvement Social), Joseph Schumpeter et Clément Juglar. Dans son ouvrage publié en 1862,  » Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis », ce dernier met ainsi valeur l’existence de « cycle des affaires », se renouvellant tous les huit-dix ans.

Les phases expansionnistes de ces cycles (caractérisées par l’apparition de grappes d’innovations, un investissement fort et/ou une demande accrue pour de nouveaux types de biens) correspondent à des phases de hausse de prix. Mais au XIXe, en absence de dépréciation de la monnaie, celles-ci dégénerent rarement en une phase de hausse générale et durable aboutissant à une perte de pouvoir d’achat qui définit l’inflation (voir l’article de Jean Lhomme sur le pouvoir d’achat des ouvriers). D’autre part, dans une économie libérale, les salaires nominaux augmentent moins vite que la hausse du coût de la vie du fait de la concurrence sur le marché du travail. Seules les guerres et ses dépenses énormes entraînent de brèves périodes d’inflation.

En France, comme le souligne les articles de Gaston Jeze dans la Revue de science et législation financière (1915,1917, 1918), la Première Guerre mondiale bouleverse les équilibres et génère une inflation par la pénurie de biens et la dépréciation du franc (cf. cette analyse parue en 1924 dans la Revue d’économie politique) qui dure jusqu’à la stabilisation du Franc Poincaré (1926). L’essor de la production industrielle joue un rôle important dans cette évolution. Il est caractéristique de voir que c’est à cette époque que le terme d’inflation se généralise dans le vocabulaire français: le « Journal des Economistes » fait ainsi paraître régulièrement à partir d’octobre 1921 une « chronique de l’inflation ». La grande crise de 1929 aboutit cependant à un mouvement durable de baisse des prix qui plonge le monde dans une récession durable.

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que vont se développer pleinement et se conjuguer certains phénomènes (concentration de l’appareil productif, organisation du monde du travail, intervention croissante de l’Etat) qui vont aboutir à faire de l’inflation un phénomène structurel et non plus le fruit d’un dérèglement passager de l’économie (voir le livre de Pierre Bezbakh déjà cité, le livre de Robert Boyer Théorie de la régulation indexé sur Gallica et consultable sur Numilog et l’étude de Patrick Artus et Glibert Cette Productivité et Croissance indexée sur Gallica et téléchargeable sur le site de la Documentation Française) . Le désir de consommer après des années de privations, la reconstruction de l’appareil productif et l’entrée dans un cycle de croissance long génèrent une hausse durable des prix. L’inflation devient un facteur inhérent à un nouveau mode de régulation de l’économie où les décideurs en matière de prix, les entreprises (concentration), les syndicats (négociations salariales, grève), et l’Etat (secteur public, intervention forte dans l’économie, rôle sur les négociations collectives, indexation des salaires sur les prix) s’affranchissent des modes de régulation passées (en cas de crise, baisse des prix et des salaires par exemple).

L’emballement de l’inflation, dès les années 50 et surtout à la fin des années 60, après le début de la crise de 1973, allait faire de l’inflation un danger considéré comme majeur par une majorité grandissante de décideurs publics: après les plans Pinay (1952 et 1958), Giscard d’Estaing (1969) ou Barre (76-78), c’est la politique de désinflation compétititive initiée à partir des années 80 mais aussi l’évolution du mode de régulation de l’économie (en particulier la baisse du rôle de l’Etat, voir le livre de Pascal Petit, Croissance et richesse des nations indexé sur Gallica et consultable sur Numilog) qui limitent l’inflation à des taux très faibles (voir l’ouvrage de la Documentation française sur l’évolution du discours politique en France et en particulier l’article de Jacques Derville). Aujourd’hui, les questions liées à la diminution du stock de dette, du mode de croissance future (privilégier l’investissement ou la défense de l’épargne) aboutissent à de nouvelles interrogations sur les politiques et l’attitude à adopter face à l’inflation.

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