L’institutionnalisation de la sociologie en France

La Réforme sociale (Paris)
La Réforme sociale (Paris)
Source : Bibliothèque nationale de France

C’est Auguste Comte qui le premier utilise le terme de « sociologie » dans son Cours de philosophie positive (1830-1842) comme synonyme de celui de « physique sociale ».

Mais l’émergence de la sociologie en tant que discipline constituée avec ses concepts, ses méthodes, ses auteurs, ses analyses spécifiques des faits sociaux date en France de la seconde moitié du XIX e siècle.

Multiplication de sociétés savantes, organisation de congrès, naissance et diffusion de revues spécialisées, émergence d’éditeurs et de collections spécialisées, création de chaires universitaires, sont autant de manifestations de l’institutionnalisation de la discipline mais celle-ci s’opère cependant lentement et de façon dispersée.

Quatre composantes coexistent et rivalisent en France à la fin du XIXe siècle pour la conquête d’une reconnaissance universitaire et d’une légitimité scientifique officielle :

- L’école leplaysienne : Frédéric Le Play (1806-1882), ingénieur des Mines publie en 1855 Les Ouvriers européens, résultats des observations qu’il a faites sur les familles ouvrières lors de ses voyages en Europe. En 1856, il fonde la Société d’économie sociale et est à l’origine de la revue La Réforme sociale dont le premier numéro parait en 1881. Elle diffuse les idées de la Société et publie les résultats d’enquêtes sur le monde ouvrier.

Des successeurs de Le Play comme Emile Cheysson ou Pierre du Maroussem influenceront la mise en place d’un système d’observation statistique ancêtre de l’INSEE.

Après la mort de Le Play, une nouvelle école voit le jour en 1885 autour d’ Henri de Tourville et Edmond Demolins. La Société de science sociale publie Le Mouvement social qui en est l’organe de vulgarisation et de propagande tandis que la revue La Science sociale est consacrée à l’étude scientifique des phénomènes sociaux ; en 1904 est créée la Société internationale de science sociale.

Le courant leplaysien s’est éteint avec la première guerre mondiale sans obtenir la reconnaissance de l’Université mais son influence fut réelle dans les milieux patronaux et catholiques ainsi que dans le domaine des méthodes d’enquêtes et d’analyse statistique.

Revue internationale de sociologie : [ puis  organe de l Institut international de sociologie] / fondateur : René Worms
Revue internationale de sociologie
Source : Bibliothèque nationale de France

Les tendances sociologisantes issues du positivisme d’Auguste Comte et qui adoptent le paradigme organiciste se regroupent autour de René Worms (1869-1926). Cet agrégé de philosophie et de sciences économique, fonde plusieurs revues et organisations.

En 1893, il crée La Revue internationale de sociologie où s’expriment des universitaires de toutes les disciplines ainsi que Les Annales de l’Institut qui publient les travaux de l’Institut international de sociologie créé en 1894.

Avec son ouvrage Organisme et société (1896), René Worms inaugure une nouvelle collection : la « Bibliothèque sociologique internationale» chez l’éditeur V. Giard et E. Brière.

En 1895, est créée la Société de sociologie de Paris, destinée aux amateurs de sociologie et présidée par Gabriel Tarde.

Cependant, la multiplicité des disciplines et des nationalités représentées dans les institutions que René Worms a contribué à mettre en place nuit à l’émergence d’un courant homogène susceptible de s’imposer tant sur le plan intellectuel qu’au sein de l’Université.

- Gabriel Tarde (1843-1904) veut démarquer la sociologie de ses influences organicistes et lui donne un tour nettement psychologique.

Outre ses célèbres ouvrages : Les Lois de l’imitation (1890) publié dans la collection « Etude sociologique » chez Alcan, ou La Logique sociale (1895), il écrit régulièrement dans La Revue philosophique et dans la Revue internationale de sociologie de René Worms. Tarde bénéficie d’une grande reconnaissance publique mais n’ayant ni disciple, ni école, son apport fut rapidement effacé de la tradition sociologique.

- L’école durkheimienne : En 1887, Emile Durkheim (1858-1917), jeune normalien, agrégé de philosophie est chargé d’un cours de pédagogie et de science sociale à la faculté des lettres de Bordeaux. Pour la première fois la sociologie entre à l’Université comme matière d’enseignement.

Il rassemble autour de lui un groupe d’universitaires (Célestin Bouglé, Marcel Mauss, François Simiand, Paul Fauconnet, Maurice Halbwachs etc. ) dont la stratégie consiste à assurer la légitimité de la sociologie en la situant au carrefour entre la philosophie, l’histoire, l’ethnographie et le droit tout en en traçant des frontières précises et en la distinguant notamment de la psychologie. Il s’agit d’asseoir la discipline sur des bases scientifiques et de réunir une équipe de chercheurs qui seront les collaborateurs de la nouvelle revue L’Année sociologique fondée en 1896 et publiée par l’éditeur Félix Alcan. Ainsi se met en place une sociologie qui a pour objet l’analyse scientifique des faits sociaux : « ils consistent en des manières d’agir, de penser et de sentir, extérieuresà l’individu, et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel elles s’imposent à lui. »

Françoise Durand – Direction des Collections, département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme.

L'Année sociologique (Source : Bibliothèque nationale de France)
Cette entrée a été publiée dans Collections, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à L’institutionnalisation de la sociologie en France

  1. Savoye dit :

    Merci à Françoise Durand pour cette présentation de l’institutionnalisation de la sociologie.
    Concernant le courant leplaysien, j’apporterai une nuance. Après 1914, il connaît certes un déclin tant au plan de ses effectifs que de ses productions à partir d’enquêtes empiriques, mais il ne s’éteint pas. Pour preuve, sa revue les Etudes sociales.
    Pour plus de détail, on peut se reporter à Kalaora et Savoye « La mutation du mouvement leplaysien », Revue française de sociologie, avril-juin 1985, XXVI-2, pp. 257-276.
    Cordialement. A. Savoye

  2. Françoise Durand dit :

    Merci pour cette précision.
    L’article dont vous donnez la référence est d’ailleurs consultable sur Persée à cette adresse :

    Bien cordialement
    F. Durand

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


+ trois = 5

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>