La traduction française de « L’Origine des espèces »

Caricature de Darwin en singe accroché à l’arbre de la science (La Petite Lune, n° 10, 1878).

Caricature de Darwin en singe accroché à l’arbre de la science (La Petite Lune, n° 10, 1878).

Traduire en français l’ouvrage de Charles Darwin dont on célèbre cette année le cent cinquantenaire n’a pas été une mince affaire. The Origins of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life paraît à Londres chez John Murray en novembre 1859. Il fallut attendre trois ans pour que paraisse une première traduction française, fort controversée, qui sera suivie par deux autres initiatives.

À la sortie de son ouvrage en Angleterre, Charles Darwin se tourna vers Armand de Quatrefages, le premier savant français à s’être exprimé sur ses théories, pour trouver un traducteur. Une première intention vint d’un certain Pierre Talandier, professeur de français en exil en Angleterre, mais son projet ne fut accepté par aucun éditeur. Le nom de Louise Swanton Belloc (1796-1881) est alors avancé, mais Darwin souhaite toutefois que sa traduction soit revue attentivement par un scientifique et le projet ne verra pas le jour.

Une scientifique française exilée en Suisse, autodidacte au caractère détonnant, féministe et socialiste, propose (ou plutôt impose) sa traduction. Clémence Royer (1830-1902) fait paraître en 1862 sa traduction sous un titre qui déjà s’éloigne de l’original anglais : De l’Origine des espèces, ou des Lois du progrès chez les êtres organisés, chez Guillaumin et Victor Masson. À la lecture de ce travail, Darwin est quelque peu inquiet des libertés prises par sa traductrice et trouvera la première excuse pour la remplacer par Jean-Jacques Moulinié, un jeune savant de Genève. La traduction de Moulinié paraît au début de l’année 1873 sous un titre plus proche de l’original anglais, L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou La lutte pour l’existence dans la nature, chez l’éditeur Reinwald qui publiait toute l’œuvre de Darwin en français. Une lettre de Darwin à Moulinié, datée du 23 septembre 1872, est publiée en pages liminaires du livre pour justifier le changement de traducteur. Darwin y explique que Mlle Royer ne l’a pas averti de la réédition de sa traduction et qu’elle n’y a pas intégré les dernières corrections.

Après la mort de Moulinié, les éditions Reinwald font appel à un autre traducteur scientifique, Edmond Barbier, pour traduire la sixième édition anglaise que Darwin annonce comme étant la version définitive. Dans un « avis du traducteur » aussi concis que discret, Barbier explique qu’il ne prétend pas « avoir traduit l’ouvrage de l’illustre naturaliste anglais mieux que n’ont fait [ses] devanciers » mais il note que « plusieurs traductions ont déjà paru en France. Aucune n’est complète, car l’auteur, dans chaque nouvelle édition anglaise, a apporté d’importantes modifications à son ouvrage ».

Jérome Petit – Direction des Collections, département Sciences et Techniques

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Une réponse à La traduction française de « L’Origine des espèces »

  1. Marc Guillaumie, Limoges dit :

    Ce sont plutôt « les » traductions de Darwin en langue française, que la traduction… qui n’a pas été une mince affaire, comme vous le dites ! La dernière traduction française de l’ensemble de l’oeuvre, me semble-t-il, est aujourd’hui en cours de réalisation sous l’égide de l’Institut Charles Darwin International.
    Dès l’origine de L’Origine, si j’ose dire, s’expriment au travers de la traduction de Clémence Royer (1862), et particulièrement dans ses notes et sa longue Préface, un ensemble de clichés et de fausses évidences qui annoncent le pseudo- »darwinisme social » : c’est-à-dire le détournement idéologique de la théorie biologique de Darwin. Les idées qu’exprime Clémence Royer dans sa Préface (sur l’homme-singe, sur l’inégalité des races, sur l’infériorité intellectuelle des femmes, etc. : toutes choses absentes du livre qu’elle est censée préfacer) étaient dans l’air du temps avant le livre de Darwin. Ces remugles idéologiques, attribués à tort à Darwin, nourrissent aujourd’hui les théories de l’extrême droite. Il aura fallu de longs efforts, qui ne sont pas achevés, pour que la pensée de Darwin devienne enfin perceptible malgré tout ce tapage.
    M. G.

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