Allons en Icarie !

 

« Allons en Icarie ! » C’est par ces paroles enthousiastes, publiées le 9 mai 1847 dans les colonnes de son journal Le Populaire, que le socialiste Étienne Cabet (1788-1856) s’adresse à ses partisans. Il exhorte ces derniers à rejoindre les États-Unis pour bâtir une communauté autogestionnaire, à l’image de la communauté « icarienne » qu’il décrit en 1840 dans son ouvrage mêlant théorie politique et romance, Voyage en Icarie. Son modèle de société repose sur l’égalité absolue et le partage des biens, des outils de travail et des produits de consommation.

Celui qui fut longtemps considéré comme un socialiste de second rang, un piètre penseur à la plume prolixe et empesée, n’en est pas moins l’instigateur d’une des rares utopies socialistes du XIXe siècle à être mise en pratique. De la première avant-garde établie en 1848 à Nauvoo au Texas à la liquidation de la communauté de Corning en Iowa en 1895, la « nation icarienne » aura perduré près de cinquante ans. Elle se compose en majorité d’ouvriers espérant échapper à leur condition ou aux répercussions des révolutions du XIXe siècle et répondant aux exigeantes conditions d’admission. Apports financier et matériel, compétence utile à la communauté sont demandés à l’aspirant icarien. Entre 1851 et 1856, 2 000 à 2 500 « communitaires » sont passés à Nauvoo, pour une population moyenne de 400 à 500 personnes. Mais c’est sans compter les nombreuses scissions et déplacements consécutifs sur le territoire américain, les conditions de vie rudes et précaires ainsi que le maintien de règles communautaires très strictes : réveil à cinq heures et couvre-feu à dix heures, horaires de repas fixes, travail obligatoire, interdiction du célibat, du jeu et de la consommation de tabac, encadrement des loisirs, uniformité et sobriété dans l’apparence et la conduite. Le colon icarien doit faire preuve de foi et d’abnégation, mais en contrepartie de ses sacrifices, il est nourri, logé, soigné en cas de maladie ou de vieillesse, et ses enfants sont éduqués. A terme, ordre moral, égalité parfaite et abolition de la propriété doivent conduire à la prospérité collective et préserver les individus de la convoitise.

L’ironie du sort veut que les dernières communautés se réclamant de Cabet se réduisent à une dizaine d’individus vieillissants, mais qu’elles bénéficient, paradoxalement, d’un patrimoine foncier ayant acquis de la valeur au fil des ans. Ce patrimoine est finalement divisé entre les membres de la communauté, avant dissolution.

Les idées de Cabet ainsi que les expérimentations icariennes outre-Atlantique furent au cœur de nombreux débats et polémiques, attisés par les innombrables publications, controverses, manifestes, adresses et autres réponses, souvent rédigées par Cabet lui-même, propagandiste émérite, puis par ses héritiers spirituels. Plus il fait preuve d’enthousiasme et de force de persuasion, plus les critiques, célèbres tels Lamartine ou anonymes, se font véhémentes envers « le pacha d’Icarie », et tournent l’utopie en dérision. La controverse, dans un camp comme dans l’autre, ne néglige aucun genre littéraire. Depuis Paris ou grâce à l’imprimerie dont se dote la communauté fleurissent les bulletins, compte rendus et état de la situation en Icarie. Témoins ou historiens portent un regard sévère sur l’expérimentation, avançant l’instinct individualiste de l’homme. Ils s’opposent à des récits bienveillants voire naïfs de la vie en Icarie.

Catherine Blum – direction des Collections, département Droit, Economie, Politique.

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