Romanciers populaires du XIXe : Jules Lermina (1839-1915)

 
 
 
« Pour toi [propriétaire], la liberté est le droit d’user et d’abuser, sans tenir compte de l’intérêt d’autrui. L’égalité n’existe qu’entre toi et tes pareils, avec lesquels tu formes une aristocratie, une féodalité. La fraternité n’est point connue de toi, et de ce mot vague et sentimental, tu ris en envoyant tes ordres à l’huissier.Non, tu n’es point notre égal, et nul n’est ton égal ; tu es maître, tu es roi, tu es Dieu ».

De qui est cette diatribe enflammée ? Ce n’est ni Proudhon, ni Blanqui mais le journaliste et romancier Jules Lermina, dans une brochure sur le logement en 1870 (Questions sociales. À MM. les propriétaires : plus de loyers). Il restera proche des idées socialistes toute sa vie. Encore en 1906 rédige-t-il une brochure anarchiste, L’A. B. C. du libertaire dans laquelle il proclame : « Seule, la guerre sociale est juste »

Jules Lermina est né le 27 mars 1839 à Paris. Après des études secondaires, il se marie et pour subvenir aux besoins de sa famille (il est père dès 19 ans) travaille comme secrétaire dans un commissariat de police. Mais le milieu lui déplaisant, il démissionne. Suivent des travaux alimentaires et un voyage en Angleterre où il échoue à créer une entreprise. Il finit par intégrer un journal, Le Diogène. Il passe alors dans un certain nombre de titres : Le Petit Journal, Journal littéraire ou Le Soleil dont il finit par devenir rédacteur en chef en 1865-1866. Sous le Second Empire, Lermina est violemment anti-bonapartiste. Il crée le Corsaire, qui, visé par la censure et frappé d’amendes innombrables, coule assez vite. Ne se décourageant pas il lance Satan, avec les mêmes résultats. Entre-temps, il est arrêté trois jours pour une manifestation anti-impériale en 1867, et reçoit une lettre de soutien de Victor Hugo. En 1870, il propose lors d’une réunion publique la mise en accusation de l’empereur. Condamné à deux ans de prison, il s’évade. Quelques semaines plus tard, la République est proclamée;  sa peine annulée, il s’engage dans l’armée pour combattre les Prussiens et participe aux batailles de Buzenval et du Bourget. Après la guerre, il cesse ses activités militantes pour se consacrer à son travail de journaliste. Il est grand reporter au Gaulois, mais aussi dans la Presse ou la Petite République Française et devient célèbre lors de l’affaire Troppmann, sanglant faits-divers qui consacre le rôle éminent de la presse dans l’opinion publique. Il écrit également des histoires pour le Journal des Voyages. Mais, quand la république est en danger, il répond présent. Présent dans la lutte anti-boulangiste. Présent très tôt aux côtés du capitaine Dreyfus. Il s’éteint le 23 juin 1815 à Paris.

Jules Lermina est un écrivain prolifique. Il rédige des essais historiques : La France martyre : documents pour servir à l’histoire de l’invasion de 1870, Histoire de la misère ou Le prolétariat à travers les âges ou encore Histoire anecdotique illustrée de la République de 1848. Il est l’auteur de quelques pièces de théâtre, qui n’auront pas de succès. Il développe aussi un intérêt certain pour l’ésotérisme dans les années 1880, jusqu’à publier des articles dans une revue spécialisée L’Initiation, ainsi que des ouvrages comme La science occulte : magie pratique, révélation des mystères de la vie et de la mort et donne des conférences sur ce sujet. Il dirige également une équipe qui publie en 1885 un dictionnaire encore fort utile aux historiens d’aujourd’hui, le Dictionnaire universel illustré, biographique et bibliographique, de la France contemporaine.

Mais il reste avant tout un auteur important de la littérature populaire. Ecrivain protéiforme, il touche à tous les genres : romans sentimentaux : Martyrs d’amour, Le Cœur des femmes, Les chasseurs de femmes ; romans historiques : Jeanne d’Arc grand roman national, Reine roman historique, Vive la République ! Roman d’un gamin de Paris 1848-1851-1871 ; romans d’aventures : 10.000 lieues sans le vouloir, Terres de glace et terres de feu, Ralph le Rouge : aventures d’un parisien en Floride.

Il n’hésite pas à se lancer dans de nouveaux genres qui se constituent à cette époque, tels le roman d’anticipation : L’effrayante aventure et le roman policier : L‘énigme  ou Toto Fouinard, le petit détective parisien, nouveaux mystères de Paris, publié dans une série de douze fascicules en 1908.

Ses plus grands succès viennent de sa veine fantastique, née de son intérêt pour l’occultisme : A bruler, L’Elixir de vie, La Deux fois morte ou encore Histoires incroyables et Nouvelles histoires incroyables.

Il écrit aussi des livres qui s’inscrivent dans le courant des mystères urbains, aventures dans les bas-fonds des villes, à la suite d’Eugène Sue et Paul Féval. Sous le pseudonyme de William Cobb il fait paraître en 1874 Les Mystères de New-York où cette ville est déjà le symbole d’un capitalisme débridé et sauvage. Dans le même genre, il  produit Les Loups de Paris.

Enfin, il publie des suites de romans célèbres, notamment d’Alexandre Dumas : Le Fils de Monte-Cristo et Le Trésor de Monte-Cristo, ses deux titres peut-être les plus connus. On y retrouve d’ailleurs cette orientation pour le socialisme, par exemple dans la harangue finale du Fils de Monte-Cristo :

« Délivrez les peuples opprimés, ébranlez les colosses brutaux, soyez les ennemis et les vainqueurs de la force, soyez les champions du droit.
« Délivrez l’Irlande, délivrez la Pologne, délivrez le Canada, délivrez les Indes, délivrez l’Alsace et la Lorraine !
« Attendez l’heure, mais soyez prêts.
[…] « Adieu, mes amis, et que le trésor de Monte-Cristo vous serve à régénérer le monde.
[…] — JUSTICE ! LIBERTÉ ! »

Roger Musnik

Département Littérature et art

 

 

 

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