Alfred Assollant (1827-1886), romancier populaire du XIXe siècle

« Cette fois, j’ai touché le fond. Il ne me reste plus qu’à prendre sur la table les Aventures du capitaine Corcoran, qu’à me laisser tomber sur le tapis, ouvrant au hasard le livre cent fois relu », se rappelle Jean-Paul Sartre revisitant son enfance dans Les Mots (1964). Corcoran ? C’est le héros d’un roman publié en 1867, né de l’imagination d’Alfred Assollant.

Alfred Assolant, homme de lettres, Atelier Nadar

Cet écrivain aura eu une carrière curieuse : en phase ascendante auprès de la critique et du public dans les années 1860, il glisse sur une pente qui le mène à la déchéance la décennie suivante.
Alfred Assolant voit le jour à Aubusson le 20 mars 1827. Vingt ans plus tard, il entre à l’École Normale, en sort en 1850 pour enseigner l’Histoire au lycée. Mais ses opinions républicaines durant le Second Empire le mettent en froid avec sa hiérarchie. Démissionnant alors de l’Instruction Publique, il part « à la recherche de la liberté », d’où un voyage de trois mois en Amérique dont il revient fortement désappointé.

Mais ce périple n’aura pas été inutile. Car il tire de cette expérience plusieurs récits publiés dans la Revue des Deux Mondes  et rassemblés ensuite en volume : Scènes de la vie des États-Unis (1858). Suite au succès de cette parution, Assollant commence une carrière féconde de chroniqueur et de romancier. On voit son nom dans de très nombreux journaux (La Presse, Le Journal pour tous, etc.). Il y publie articles et pamphlets, dont une partie parait ensuite chez différents éditeurs (D’heure en heure). Engagé politiquement contre l’Empire, son journal le Courrier du dimanche est d’ailleurs suspendu 2 mois en 1864 à la suite d’une de ses rubriques. Un contemporain s’en souvient encore un demi-siècle plus tard : « Alfred Assolant est un type accompli du chroniqueur d’autrefois. Il est piquant, fringant, un peu superficiel. Il s’en va, bride abattue, à travers les événements que l’actualité lui apporte; il les juge d’un air impertinent et détaché »

Il apparaît également à la critique de l’époque comme un jeune auteur prometteur : on loue son style, son originalité. Ainsi Emile Zola, ainsi Francisque Sarcey : « J’aime Assollant parce qu’il sera l’un des démolisseurs de la phraserie » ; ainsi Prévost-Paradol : « M. Assollant est le plus original et le plus piquant des jeunes écrivains de notre temps […] Il est certainement le moins pédant ».

Mais la roue tourne. Après la chute de Napoléon III, les louanges se font rares et les jugements acerbes. Comme par exemple dans  la Revue politique et littéraire de 1874 qui parle de « stérilité d’invention. On ne se jette dans le bizarre que pour n’avoir pas su observer ni peindre le vrai ». Assollant se présente deux fois aux élections, en vain. Personne ne veut de lui non plus à l’Académie Française (1878). En outre, sa vie privée connaît des drames : en 1875, il perd sa femme et sa fille, et deux ans plus tard il voit son fils mourir. D’un caractère déjà rugueux, il devient irritable et désemparé. Un témoin le décrit ainsi : « il parlait tout seul, la bouche parfois crispée, parfois souriant, les deux mains dans la poche de son maigre paletot étriqué et luisant aux coutures, son pantalon trop court battant sur ses souliers lassés. Il allait ainsi, presque chaque jour, pressé d’arriver à un but qu’il ne connaissait pas, mais vers lequel il hâtait sa course ». Il finit, ruiné, par être recueilli dans une maison de santé municipale à Paris, où il s’éteint le 4 février 1886.

Paul Gavault, Invitation pour Les Aventures du Capitaine Corcoran

Assollant fut un homme contradictoire : patriote voire chauvin, il détestait l’arbitraire et les privilèges qu’il combattit toute sa vie, demandant par exemple l’amnistie pour les communards (Assez tué !) ou défendant l’égalité des sexes (Le Droit des femmes). Une autre de ses caractéristiques est l’ironie dont il parsème ses textes, et qu’on retrouve dans ses romans, qu’ils soient historiques : Deux amis en 1792, La Bataille de Laon (1814), François Buchamor ou d’aventures : L’Aventurier, Montluc le Rouge, Marcomir. Cet humour se trouve dès les premières lignes des Aventures merveilleuses mais authentiques du Capitaine Corcoran : « Ce jour-là, le 29 septembre vers trois heures de l’après-midi, l’Académie des sciences de Lyon était en séance et dormait unanimement […] Du reste, aucun des dormeurs ne s’était rendu sans combat », et cela continue tout du long, avec souvent des métaphores surprenantes : « à la distance où les deux adversaires étaient l’un de l’autre, les deux cervelles risquaient de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de Champagne ». Cette histoire destinée aux adolescents, narrant d’un ton léger l’équipée d’un breton à l’étranger et ses affrontements avec l’armée britannique, est contée sur un ton goguenard et malicieux. C’est son plus grand succès, sans cesse réédité, même de nos jours, et qui a marqué des générations entières. Certains voient dans l’aventurier Bob Morane, créé par Henri Vernes, l’incarnation moderne de Corcoran. Vernes, qui rend à son tour hommage au fameux capitaine : Bob Morane « trouva seulement un roman qui avait enchanté ses jeunes années et que, avant de quitter la France, il avait emporté comme une sorte de relique. C’était Le Capitaine Corcoran. L’auteur y relatait les aventures et mésaventures d’un Français chevaleresque et audacieux qui parcourait les Indes en compagnie de son tigre apprivoisé, y faisait la guerre et y épousait une belle princesse » (Henri Vernes, La Vallée infernale, 1958).

Roger Musnik
Département Littérature et Art

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