Rembrandt graveur

Figure majeure de l’école hollandaise du XVIIe siècle, Rembrandt a gravé environ 300 estampes. Il s’initie à l’eau-forte en 1625 à Leyde avant de s’installer à Amsterdam vers 1631, où il continue la gravure jusqu’en 1665, date de sa dernière eau-forte. La grande liberté et l’originalité d’exécution et de composition de ses pièces le différencient des graveurs de son siècle.

Peintre de formation, Rembrandt traite en gravure des thèmes couramment illustrés au XVIIe siècle et le portrait occupe une place particulièrement importante dans son œuvre. Dès son arrivée à Amsterdam, il compte parmi ses clients des membres de la haute bourgeoisie amstellodamoise (B. Uytenbogaert, Anslo, Coppenol, Mennaseh Ben Israël) et il devient rapidement l’un des portraitistes les plus convoités de Hollande. Il personnalise le portrait de ses clients en prêtant une attention particulière à leur posture, en les entourant d’objets symbolisant leur activité mais aussi en tentant de percer leur personnalité. Les états successifs des gravures révèlent ici un changement d’attitude, là une animation du visage, parfois un regard fugace chez ses sujets portraiturés.

Le jeune Haaring] : [estampe] / Rembrandt f 1655. – 1 est. : eau-forte, pointe sèche ; 19,5 x 14,6 cm. 1er état / 2e état

On retrouve cette même acuité dans ses portraits de famille. Il grave à de nombreuses reprises ses parents, ainsi que sa femme Saskia. On devine la tendresse avec laquelle il exécute le visage érodé et le regard fatigué de sa mère. On compte aussi vingt-sept autoportraits de l’artiste, dont dix-huit produits durant sa période Leydoise, entre 1628 et 1630. Il perfectionne sans cesse l’expression de ses émotions, montrant sans indulgence ses mouvements d’humeurs, ses grimaces et son visage vieillissant. Selon ses biographes, cet exercice d’auto-analyse lui permettait de mieux comprendre l’Autre et d’en restituer la figure avec empathie. Les séries de portraits de vieillards et des gueux et mendiants illustrent cette démarche. Rembrandt consacre aussi une grande partie de son œuvre (80 estampes) aux scènes et sujets de l’Ancien et du Nouveau Testament. Influencé par de grands prédicateurs défendant des doctrines différentes du calvinisme, il nous offre une iconographie de la Bible personnelle, indépendante du répertoire traditionnel de l’époque. La série consacrée à l’enfance du Christ est composée d’estampes de petit format, au tracé libre et spontané. On y voit le Christ évoluer dans un décor familier, d’où se dégagent une certaine intimité et une grande tendresse. Les planches consacrées à la Passion sont, à l’inverse, de grande dimension et le jeu d’ombre et de lumière augmente le sens dramatique de la scène. On retrouve cette spontanéité du trait dans ses paysages, que Rembrandt dessinait souvent à même la plaque. Le graphisme léger et le format oblong traduisent idéalement l’immensité des plaines hollandaises, où les variations du temps se devinent à travers ses effets d’ombre et de lumière.

À quelques exceptions près, les estampes de Rembrandt sont des créations originales, indépendantes de ses toiles. La technique imposée par la gravure l’oblige à traiter différemment ses thèmes de prédilection. Il grave principalement à l’eau forte, dès ses débuts. Il fait l’apprentissage de cette technique auprès du peintre graveur Jan Lievens (1607-1674) avec lequel il partage son atelier à Leyde entre 1625 et 1631. Il est aussi très influencé par la technique et l’impression si particulière d’Hercules Seghers (1590 ?-1638) dont il s’inspire largement dans la composition de ses paysages. Possédant plusieurs de ses œuvres, il réutilise l’une des plaques gravée de Seghers, « Tobie et l’Ange », pour réaliser « La fuite en Égypte », tout en conservant le magnifique paysage gravé par son maître.

Tobie et l’ange (Seghers) / La fuite en Egypte (Rembrandt)

L’eau forte, par son tracé fluide, apporte une sensation de mouvement. La technique de la pointe sèche vient ajouter au tracé un aspect velouté et le burin intensifie certains traits. Avec les trois techniques réunies, il obtient ses légendaires clairs-obscurs qui structurent ses compositions. Il retravaille ses planches à de nombreuses reprises, ajoutant hachures, contre-tailles, pointillés. Chaque modification apportée après l’impression constitue un nouvel état. On compte jusqu’à quinze états différents pour certaines gravures. En observant les épreuves qui se succèdent, on voit émerger les différentes étapes de production de l’image.

Les trois croix : [estampe] / Rembrandt. – 1 est. : pointe sèche ; 38,5 x 45 cm : états 1, 2, 3 et 4

Rembrandt connaît un grand succès de son vivant et ses estampes, qu’il commercialise lui-même, se diffusent rapidement en Europe. Lors de sa faillite en 1656, l’éditeur et marchand Clément de Jonghe lui achète 74 plaques de cuivre et fait de nouveaux tirages. Aux XVIIIe et XIXe siècles, certains marchands et collectionneurs ont également repris certaines pièces pour en réaliser des tirages tardifs. Ainsi, il est fréquent de trouver dans l’œuvre gravé de Rembrandt conservé à la BnF des états travaillés postérieurement par une autre main. Son style graphique, la spontanéité et l’énergie qui ressortent de ses créations influencèrent de nombreux artistes du romantisme au cubisme, tel que Goya, Delacroix, Degas, Ensor ou Picasso.

Pour aller plus loin : 

- L’œuvre complet de Rembrandt : catalogue raisonné de toutes les eaux-fortes du maître et de ses peintures… orné de bois gravés et de quarante eaux-fortes tirées à part et rapportées dans le texte / décrit et commenté par M. Charles Blanc…. – Paris : Gide, 1859-1861 [Exemplaire numérisé : tomes 1 & 2]

- Rembrandt graveur : [exposition, Paris, Bibliothèque nationale, Galerie Mansart, 5 juillet-septembre 1956] / [catalogue réd. par Jean Adhémar]. – Paris : Bibliothèque nationale, 1956 [Exemplaire numérisé]

- Rembrandt : la lumière de l’ombre : [exposition, Barcelone, Fundació Caixa Catalunya, 28 novembre 2005-26 février 2006, Madrid, Biblioteca nacional de España, 22 mars-12 juin 2006, Paris, Bibliothèque nationale de France, Galerie Mazarine, site Richelieu, octobre 2006-janvier 2007] / [catalogue par] Gisèle Lambert et Elena Santiago Páez. – [Paris] : Bibliothèque nationale de France : [diff. Seuil], impr. 2006 [Notice Catalogue général]

-The new Hollstein Dutch & Flemish etchings, engravings and woodcuts, 1450-1700. Rembrandt. Text I, Text II / comp. by Erik Hinterding and Jaco Rutgers ; ed. by Ger Luijten. – Rotterdam : Sound & Vision interactive ; Amsterdam : the Rijksprentenkabinet, 2013 [Notice Catalogue général]

Noémie Retailleau, département des Estampes et de la photographie

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Une réponse à Rembrandt graveur

  1. Agnes Gauthier-Chartrette dit :

    merci d’avoir porté ce beau texte sur ce magnifique artiste à notre connaissance.

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