BnF, Manifestations

Quelques échos de l’Atelier du livre sur la crise de la lecture

8 février 2010
Lectrice, Whig Hall, Princeton - CC Wikimedia commons

Lectrice, Whig Hall, Princeton - CC Wikimedia commons

« Crise de la lecture ? », les Ateliers du livre, Bibliothèque nationale de France, 26 janvier 2010.

Le service de Documentation sur le livre et la lecture organise depuis 2002 à la BnF les Ateliers du livre : pendant une journée, on réunit des bibliothécaires, des écrivains, des universitaires, des éditeurs, des libraires, des sociologues… autour d’une thématique liée aux livres, à la lecture, à l’édition, à la presse. Les vingt-quatre éditions ont permis d’aborder les sujets les plus divers : de la notion de collection pour le premier à la crise de la lecture en 2010, en passant par la bande dessinée, la francophonie, l’intime, la censure… On y établit des ponts entre histoire et actualité. On y conjugue conférences, tables rondes et échanges avec les auditeurs. C’est un espace de réflexion libre, gratuit, ouvert à tous sans inscription préalable.

  • une pratique en perpétuelle évolution

Le mardi 26 janvier donc, on se penchait sur un sujet d’actualité très médiatique, la crise de la lecture, observée ou fantasmée, et les organisateurs avaient prudemment adjoint à leur titre un point d’interrogation. La lecture est en effet une éternelle adolescente, perpétuellement en crise, perpétuellement en recherche d’elle-même. Malgré des décennies d’observation, ses mécanismes restent opaques. Sa pratique est sans cesse remise en cause par l’évolution du contexte social dans lequel elle advient, et par l’évolution des supports qui la sollicitent : écaille de tortue, stèle de pierre, volumen, codex… Chaque support, comme l’ont montré les travaux de Donald McKenzie, induit une réception différente du texte. L’activité de lecture elle-même prend des formes différentes : de la lecture à haute voix à la lecture silencieuse, de la lecture de compréhension à la lecture d’information. Dans les années quatre-vingt-dix, l’ouvrage dirigé par Jean Hébrard et Anne-Marie Chartier, Discours sur la lecture: 1880-2000, avait décrit les modèles successifs de la prescription : on serait passé d’une vision de la lecture comme pratique dangereuse, portée par l’Église, à une vision de la lecture comme pratique utile à condition de lire de “bons livres”, portée par l’Instruction publique, puis à une vision de la lecture comme bénéfique en soi : le verbe lire devenait intransitif.

Gillian - CC par atomicjeep

Gillian - CC par atomicjeep

En 2010, la pratique de la lecture est évidemment interrogée par la généralisation de la lecture sur écran. La publication de la dernière édition de l’Enquête sur les pratiques culturelles des Français, cette fois-ci observée à l’ère numérique, donnait des bases pour relancer la réflexion.

Les représentants du monde de l’édition se confrontent à un univers en reconfiguration entre papier et numérique. Si le livre numérique en est encore à l’ère proto-historique et si le marché du livre imprimé affiche une apparente stabilité, les signes avant-coureurs d’une mutation annoncée se multiplient. Les modèles de relations texte-image inventés dans les années quatre-vingt par un créateur comme Pierre Marchand sont aujourd’hui dépassés. Les goûts des lecteurs sont imprévisibles. On s’aventure dans l’univers du cross media. Les Petits Princes et les Petits Nicolas vont et viennent entre papier, cinéma et multimédia : y perdront-ils leur âme, ou y assureront-ils leur survie hors du cimetière des vieux livres ? Les acteurs du système évoluent : les éditeurs traditionnels craignent d’être évincés par les grands opérateurs mondialisés, Nintendo, Amazon ou Google.

  • crise et/ou crises ?

Les intervenants ont pris soin de distinguer divers niveaux de crise : crise de la lecture, crise de la lecture de livres et crise de la littérature. Le discours général s’est voulu non catastrophiste, quelles que soit les positions d’où chacun des intervenants s’exprimaient : pour Martine Sonnet par exemple, chercheuse, écrivain et blogueuse, l’ouverture d’Internet à de nouvelles pratiques est un formidable accélérateur d’écriture et, de lecture, d’invention de nouveaux genres et de nouvelles sociabilités. Olivier Donnat a fait état de la difficulté croissante de définir les pratiques de lecture dans un univers où les pratiques culturelles se conjuguent : quand on consulte Rue89 est-on en train de lire de la presse, d’utiliser Internet ou de regarder une vidéo ? Pour lui pourtant, l’entrée en masse dans l’univers numérique n’a fait qu’accélérer des tendances à l’œuvre précédemment : baisse du pourcentage de « forts lecteurs », baisse de la lecture quotidienne de la presse d’information, féminisation des pratiques de lecture…

Leçon de lecture, image publicitaire - BnF, Estampes et photographie

Leçon de lecture, image publicitaire - BnF, Estampes et photographie

L’Éducation nationale a-t-elle failli à sa mission d’assurer la démocratisation de l’apprentissage de la lecture, et au-delà, de la pérennisation de sa pratique après la sortie des institutions d’enseignement ? 1959 voit l’obligation scolaire prolongée jusqu’à seize ans et la mise en place du collège unique. C’est la fin de l’école de Jules Ferry, où l’enseignement de la lecture ne semblait pas poser problème. Les fractures sociales entre lecteurs et non-lecteurs se mettent en place dès l’école maternelle. La massification des publics scolaires pose le problème de l’adaptation de méthodes pédagogiques jusqu’alors pratiquées dans le cadre d’un enseignement d’élite. Si de multiples stratégies ont été depuis mises en œuvre, en particulier pour “déscolariser” la lecture dans le monde de l’école, on peut s’interroger sur leur efficacité. La sempiternelle opposition entre lecture utile (l’école) et lecture plaisir (les bibliothèques ?) a été une fois de plus évoquée et les intervenants ont tenté de la déminer : plus que du plaisir, la lecture doit donner du sens, les plaisirs que peut procurer la lecture sont des plaisirs exigeants. Faut-il s’étonner qu’un public jeune s’en détourne, au profit de plaisirs plus immédiats ? Il est aussi surprenant que n’ait pas été évoquée là la question épineuse d’une pédagogie de la lecture sur écran : est-ce parce que les pédagogues sont ici dépassés par leurs élèves ?

Portrait - CC par apdk

Portrait - CC par apdk

  • Internet et la lecture numérique

De façon générale, tous les médiateurs sont interrogés par l’évolution des modes de la transmission : Internet bouscule la position des experts. Les légitimations s’effectuent ex post, plus ex cathedra. La prescription verticale a vécu : les médiateurs doivent inventer des stratégies différentes, des relations plus égalitaires et plus confiantes. Les bibliothécaires et les libraires s’interrogent sur leurs modèles traditionnels : la médiation doit-elle passer par des pratiques de séduction pour créer du désir ? C’est ce qui semble à l’œuvre dans l’action de l’association Lire et faire lire, qui met au service de son projet tout l’art du storytelling : “exemple magnifique de mobilisation citoyenne”, “souplesse et légèreté”, et évidemment “plaisir de la lecture”… ainsi qu’un très actif travail de proximité intergénérationnel. Les lieux du livre peuvent probablement miser sur leur existence comme espaces réels, où il est possible de rencontrer des êtres humains et leur parler. C’est du moins ce que ceux qui les animent doivent tenter de mettre en œuvre, sous peine de peut-être dépérir.

Caroline Rives (BnF)
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Source images : Bibliothèque nationale de France
Banque d’images
CC Andreas Praefcke, 2007 - Wikimedia Commons / Galeries Flickr de atomicjeep, 2005 et apdk, 2009 (iphone)

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