Ailleurs, Histoire

La BnF à l’emplacement d’un ancien camp nazi ?

2 août 2010

Depuis l’inauguration des salles de lecture du site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France, la rumeur court que les quatre tours reposent sur un lieu de sinistre mémoire, un camp nazi d’internement et de travail de juifs. Mythe ou réalité ? Rumeur destinée à alimenter les diatribes contre la construction ou tabou d’autant plus occulté qu’il nuirait à l’image de l’établissement ?

Bibliothèque nationale de France, site F.-Mitterrand. Architecte D. Perrault, © ADAGP, 2010

Bibliothèque nationale de France, site F.-Mitterrand. Architecte D. Perrault, © ADAGP, 2010

  • Déroulons le fil de la rumeur

- Le 20 décembre 1996, le Haut de jardin du site François-Mitterrand de la BnF est ouvert pour la première fois au public après de multiples polémiques.

- En 1997, le journaliste Alexander Smoltczyk publie dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit magazin, un long article “Die Türme des Schweigens” [Les tours du silence - au sens de non-dit] (n° 5, 24 janvier 1997, p. 10-17 ; en partie traduit dans Libération mardi, 4 février 1997, p. 18-19 : “Avant la Grande Bibliothèque, un grand magasin nazi”) indiquant, dans l’accroche, que le plus grand rassemblement de la connaissance d’Europe est situé sur un lieu marqué par la barbarie. L’article est illustré de photographies de Maurice Weiss dont l’une représente la plaque commémorative apposée après-guerre.

- L’article est remarqué par Le Monde qui publie en Une de son numéro du 23 janvier 1997 un article de Nicolas Weill intitulé “La Bibliothèque François-Mitterrand à l’ombre d’un camp nazi“.
Nicolas Weill est l’arrière-petit-fils de Wolf Epstein, interné au camp d’Austerlitz. Denise Weill, sa petite-fille, est secrétaire générale de l’Amicale Austerlitz-Lévitan-Bassano.

- En 2001, le romancier Winfried Georg Sebald (1944-2001) publie à Munich Austerlitz, et l’ouvrage est traduit en français en 2002. Le protagoniste, Jacques Austerlitz, se trouve à la BnF où, du 18e étage d’une tour, le personnage Henri Lemoine lui tient ces propos : “Sur le terrain vague où s’élève aujourd’hui cette bibliothèque, délimité par le triage de la gare d’Austerlitz et le pont de Tolbiac, il y avait jusqu’à la fin de la guerre un vaste entrepôt où les Allemands regroupaient tous les biens pillés dans les appartements des Juifs parisiens”. Une vague précision quand à la localisation est fournie en ces termes : “Et là-bas, sur le terre-plein d’Austerlitz-Tolbiac, s’est entassé à partir de 1942 tout ce que notre civilisation moderne a produit pour l’embellissement de la vie ou le simple usage domestique, depuis les commodes Louis XVI, la porcelaine de Meissen, les tapis persans et les bibliothèques complètes, jusqu’à la dernière salière et poivrière.”

  • La réalité

Pourtant, il semble que les interprétations aient fusé un peu vite car le corps de l’article d’Alexander Smoltczyk indiquait bien l’adresse exacte du camp en précisant qu’il était situé dans le voisinage de la bibliothèque (In unmittelbarer Nähe des heutigen Bibliotheksgeländes, am Quai de la Gare Nr. 43 [...]).

Vue aérienne, 43 quai Panhard et Levassor, Paris

Vue aérienne, 43 quai Panhard et Levassor, Paris

- Par ailleurs, dès janvier 2000, le voile avait été levé avec la parution à La Documentation française du rapport de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France confiée à Jean Mattéoli et qui décrivait Le pillage des appartements et son indemnisation décrit par Annette Wieviorka et Floriane Azoulay.

- En 2003, un éclairage historique sur le camp d’Austerlitz est fourni par l’historien Jean-Marc Dreyfus et la sociologue Sarah Gensburger, spécialisée dans l’étude de la mémoire collective, qui publient une étude sur les trois principaux camps annexes de Drancy situés dans Paris : Des camps dans Paris : Austerlitz, Lévitan, Bassano, juillet 1943-août 1944, [Paris] : Fayard.

En réalité, et contrairement à ce que peut affirmer James L. Cowan dans son article “Sebald’s Austerlitz and the Great Library : A Documentary Study”, le camp d’Austerlitz était déjà mentionné par des historiens comme, par exemple, Henri Amouroux dans La Vie des Français sous l’occupation (Paris : A. Fayard, 1961) où est mentionné brièvement le 43 quai de la gare (p. 419).

En plus d’avoir rédigé l’ouvrage de référence sur les camps parisiens, il revient à J.-M. Dreyfus et S. Gensburger de confirmer la localisation précise du camp d’Austerlitz :

La bibliothèque se trouve plus près de la gare d’Austerlitz, à plusieurs centaines des mètres de l’emplacement du camp. La description du camp [faite par Sebald] est en total décalage avec la réalité dont elle veut témoigner. (p. 290).

- Lorsqu’en 2004, paraît l’ouvrage Livres en feu : histoire de la destruction sans fin des bibliothèques (Paris : Denoël), l’auteur, Lucien Xavier Polastron, prend en compte les données historiques : Sebald [est troublé au point qu'il] “décidât de faire glisser le terrain de l’entrepôt sous celui de la BnF même” (p. 240).

- En 2005, Antoine Perreaux-Forest réalise un documentaire à partir de l’ouvrage de Jean-Marc Dreyfus et Sarah Gensburger : Des camps dans Paris. Le tri et la trace (52 min, Image et compagnie).

  • Localisation du camp d’Austerlitz

Le camp du Quai de la Gare n’était donc pas situé à l’emplacement actuel de la BnF mais au-delà des Grands Moulins de Paris entre le pont de Tolbiac et le pont National.

43 quai Panhard et Levassor, Paris 13e

43 quai Panhard et Levassor, Paris 13e

Le camp d’Austerlitz ou “Quai de la Gare” ou “Galeries Austerlitz” (selon une publication des déportés même), fut ouvert en novembre 1943. Il faisait partie d’un réseau de camps annexes du camp de Drancy avec pour les principaux : le camp “Lévitan” (85-87 rue du Faubourg-Saint-Martin), le camp Bassano (2 rue Bassano dans l’hôtel de la famille Cahen d’Anvers), le Palais de Tokyo, le musée du Louvre, un centré au 60 rue Claude Bernard ou encore un dépôt à Aubervilliers. Plusieurs centaines de prisonniers, provenant du camp de Drancy échappèrent provisoirement à la déportation en servant de main-d’oeuvre à l’opération de pillage nommée la “M-Aktion”, pour Möbel Aktion (l’Action meubles). Les détenus y étaient chargé de trier, classer, réparer et emballer les objets pillés dans les appartements des juifs déportés.

Mise en place au début de l’année 1942, l’”Opération meubles” visait à saisir les meubles des Juifs déportés pour les redistribuer aux victimes allemandes des bombardements.

Le “camp d’Austerlitz”, officiellement “Préfecture de la Seine, magasin central”, situé dans les Entrepôts des magasins généraux de Paris (EMGP) du quai de la Gare (fondés en 1860 par Emile Péreire), était le plus vaste des camps parisiens destinés à recevoir les objets spoliés dans les appartements avant d’être triés, éventuellement réparés (voire “sabotés” par les déportés), emballés puis acheminés en Allemagne grâce au réseau de chemin de fer attenant.
Encadré par Bruno Kochan, chef du camp de novembre 1943 à mars 1944, il regroupa jusqu’à 400 internés forcés d’œuvrer pour la Dienststelle Westen (Service Ouest) dirigée par le colonel Dr. Kurt von Behr (membre de la Croix Rouge allemande !). La Dienststelle était une émanation de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) commandée par Alfred Rosenberg (1893-1946).

Mais qu’importe la localisation du camp, face à la réalité de la souffrance des internés qui y ont été forcés d’y résider et travailler.

Si Sebald s’est trompé, il a eu le mérite, comme l’indique James L. Cowan, d’apporter sa contribution à la mémoire de la déportation : “Sebald made a significant contribution to the historical memory of the German occupation through revealing the existence of a camp that was virtually unknown before“. Dans son article, James L. Cowan relativise son propos en rappelant la première mention des camps en 1947 et l’article de Lucien Steinberg, “Austerlitz—Lévitan—Bassano: trois camps annexes de Drancy, trois camps oubliés”, paru en 1993 dans Le Monde juif, n° 146, janvier-mars 1993, p. 34-37.

L’ironie de l’histoire a voulu que le temple du savoir soit construit à un jet de pierre d’une antichambre des camps de la mort. L’ironie était double puisqu’un dépôt secondaire de la M-Aktion, servant au dépôt de livres, partitions et de magasin pour les pianos était situé au 104 de la rue de Richelieu, à l’emplacement d’un garage, soit à quelques mètres de la Bibliothèque Nationale, au 58 de la même rue…

  • Quelle mémoire, quelles traces ?

Même si le camp n’était pas situé à l’emplacement même de la BnF, le souvenir des personnes qui y ont été internées ne doit pas être oublié.

Plaque murale : 43 quai de la Gare

Plaque murale : 43 quai de la Gare

Les bâtiments du camp d’Austerlitz furent bombarbés le 23 août 1944 mais reconstruits à l’identique.
Le dernier bâtiment qui avait été reconstruit du camp d’Austerlitz fut détruit en juin 1997. Le quai de la Gare, au niveau du camp, fut rebaptisé quai Panhard-et-Levassor. Deux plaques commémoratives, apposées dans les années 1950 et ayant longtemps porté témoignage de la présence du camp furent déposées. Lors de la destruction des derniers bâtiments en 1997, sous des reproductions photographiques des plaques, l’aménageur avait rajouté la mention :

Ces plaques commémoratives ont été déposées pour la durée des travaux et seront reposées sur le nouveau bâtiment.

Plaque commémorative 43 quai de la Gare, Paris

Plaque commémorative 43 quai de la Gare, Paris

Plaque commémorative à l emplacement d un ancien camp nazi d internement et de travail de juifs à Paris

Plaque commémorative à l emplacement d un ancien camp nazi d internement et de travail de juifs à Paris

Actuellement, devant le 43 quai Panhard-et-Levassor, en lieu et place du 43 quai de la Gare, trois - nouvelles - plaques commémoratives ont été apposées, deux sur des lampadaires, et une autre sur la nouvelle construction.

Où sont les plaques originales des années 1950 ?

- En 2010, lorsque l’AFP annonce la publication du roman de Thierry Grillet, délégué à la diffusion culturelle de la BnF, La tour des temps, la rumeur est reprise.

Thierry Grillet, La Tour des temps, éditions Anne Carrière, 2010

Thierry Grillet, La Tour des temps, éditions Anne Carrière, 2010

Le thriller, qui fait intervenir, comme chez Sebald, un M. Lemoine, n’évoque-t-il pas la vie du camp (p. 74-79, 160-170, 196-200, 238-242) et la publication qui y était publiée par les internés, Camp-Camp (p. 253) ?
L’auteur de la dépêche indique que la BnF fut le “siège pendant la Seconde guerre mondiale du camp Austerlitz, où des prisonniers triaient les biens confisqués aux Juifs avant de périr eux aussi dans les camps de la mort” preuve que les rumeurs ont la vie dure…
Pourtant Thierry Grillet écrit bien que le camp “était à quelques mètres d’ici, d’ailleurs, vers l’est. Quai de la Gare. Un peu plus loin vers l’est…” (p. 253).

Pour aller plus loin
- Sarah Gensburger, “Essai de sociologie de la mémoire : le cas du souvenir des camps annexes de Drancy dans Paris“, Genèses, n° 61, décembre 2005, p. 47-69.
- James L. Cowan, “Sebald’s Austerlitz and the Great Library“, 2004.
- James L. Cowan, “Sebald’s Austerlitz and the Great Library : a Documentary Study“, Amsterdamer Beiträge zur Neueren Germanistik, n° 72, 2009, p. 193-212.
- James L. Cowan, “W.G. Sebald’s Austerlitz and the Great Library : History, Fiction, Memory. Part I”, Monatshefte, vol. 102, n° 1, printemps 2010, p. 51-81.
- James L. Cowan, “Sebald’s Austerlitz and the Great Library : History, Fiction, Memory. Part II”, Monatshefte, vol. 102, n° 2, été 2010, p. 192-207.

Olivier Jacquot (BnF)

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