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Gloire aux traducteurs de Schopenhauer !

10 septembre 2010

Le 21 septembre prochain aura lieu la commémoration du 150e anniversaire de la mort de

celui qui a écrit Le Monde comme volonté et comme représentation et qui a apporté une solution au grand problème de l’existence” comme il se désigna lui-même dans l’un de ses écrits, soit Arthur Schopenhauer (1788-1860), le philosophe au chien, le caniche Atma, son seul héritier…

Jules Lunteschütz, Portrait de Schopenhauer, 1859 - Schopenhauer-Archiv

Jules Lunteschütz, Portrait de Schopenhauer, 1859 - Schopenhauer-Archiv

Pour fêter l’événement, un congrès international aura lieu les 22 au 24 septembre à Francfort-sur-le-Main après un concert à Mayence et après un autre congrès organisé par l’université Nancy 2, les jeudi 10 et vendredi 11 juin derniers ou la journée d’étude à la Maison de la Recherche à Paris, le 4 juin.

Ces manifestations ainsi que la bibliographie sélective sur Arthur Schopenhauer proposée par le département Philosophie, histoire, sciences de l’homme de la BnF, sont l’occasion d’évoquer un aspect de l’histoire éditoriale, non pas de son œuvre maîtresse, parue en 1819 alors qu’il était âgé de trente ans, mais de ses Parerga et paralipomena, publiées en 1851 à Berlin chez Hayn. Le Monde comme volonté et comme représentation, qui a connu des débuts difficiles du vivant du philosophe, a fini par s’imposer à partir de la 3e édition de 1859 et au tournant du XIXe siècle jusqu’à devenir le livre de chevet de nombre d’intellectuels et d’artistes.

  • Parerga et paralipomena

Ces textes, bien que se voulant être des écrits complémentaires et subsidiaires du grand œuvre de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, ou « suppléments et omissions », n’ont connu leur première édition française intégrale qu’en 2005 ! aux éditions Coda dans la traduction de Jean-Pierre Jackson.

Jusqu’alors, le public français devait se contenter d’extraits, les éditeurs préférant distiller de maigres tirés à part de cet ensemble imposant.
La seule tentative française antérieure à celle des éditions Coda avait été menée par la maison d’édition de Félix Alcan, le fondateur de la collection “Bibliothèque de philosophie contemporaine” aux Presses universitaires de France en 1880.

En effet, de 1905 à 1912, avec la publication de la traduction du nancéien Auguste Dietrich (1846-1905?), également premier traducteur français, entre autres, des Mensonges conventionnels de notre civilisation (1886) et du Mal du siècle (1890) de Max Nordau, la maison Alcan a permis au public français d’accéder à ces compléments de l’œuvre du philosophe parus en 8 volumes :

- 1905 : Écrivains et style / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich…, Paris : F. Alcan, 1905, 189 p. Contient : La langue et les mots ; La lecture et les livres ; Les belles lettres et les lettres ; Le jugement ; La critique, la gloire ; Les penseurs personnels.

- 1906 : Sur la Religion / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich…, Paris : F. Alcan, 1906, 194 p. Contient : Sur la religion (Dialogue) ; Foi et savoir, révélation ; Sur le christianisme ; Sur le théisme ; Ancien et nouveau testament ; Sectes ; Rationalisme ; Philosophie de la religion ; Quelques mots sur le panthéisme ; Sur la doctrine de l’indestructibilité de notre être réel par la mort ; Affirmation et négation de la volonté de vivre ; Le néant de l’existence ; Sur le suicide.

- 1907 : Philosophie et philosophes / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec traduction et notes, par Auguste Dietrich…, Paris : F. Alcan, 1907, 207 p. Contient : La philosophie universitaire ; Sur l’histoire de la philosophie ; Rapports de la philosophie avec la vie, l’art et la science ; Quelques considérations sur l’opposition de la chose en soi et du phénomène ; Aphorismes psychologiques.

- 1909 : Éthique, droit et politique / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich, Paris : F. Alcan, 1909, 188 p. Contient : Éthique ; Droit et politique ; Philosophie du droit ; Sur l’éducation ; Observations psychologiques.

- 1909 : Métaphysique et esthétique / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich, Paris : F. Alcan, 1909, 192 p. Contient : Doctrine de la connaissance et métaphysique ; Spéculation transcendante sur l’apparente préméditation qui régne dans la destinée de chacun ; Pensées se référant à l’intellect ; Métaphysique du beau et esthétique ; Sur l’intéressant.

- 1911 : Philosophie et science de la nature / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes par Auguste Dietrich, Paris : F. Alcan, 1911, 195 p. Contient : Philosophie et science de la nature ; Sur la philosophie et sa méthode ; Logique et dialectique ; Sur la théorie des couleurs ; De la physionomie.

- 1912 : Essai sur les apparitions et opuscules divers / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich, Paris : F. Alcan, 1912, 203 p. Contient : Essai sur les apparitions et les faits qui s’y rattachent ; Du bruit et du vacarme ; Allégories, paraboles et fables ; Remarques de Schopenhauer sur lui-même.

- 1912 : Fragments sur l’histoire de la philosophie / par Arthur Schopenhauer ; première traduction française, avec préface et notes, par Auguste Dietrich, Paris : F. Alcan, 1912, 197 p. Contient : Fragments sur l’histoire de la littérature sanscrite ; Quelques considérations archéologiques ; Quelques considérations mythologiques.

Comme l’indique par ailleurs Clément Rosset dans sa notice consacrée à Schopenhauer,

C’est à partir de la publication tardive des Parerga et paralipomena que s’étend en Europe la première célébrité de Schopenhauer — un volume des Aphorismes sur la sagesse de la vie était souvent présent dans les boudoirs des femmes françaises. Nietzsche aussi, on le sait, adoptera très tôt ce style qui consiste moins à persuader le lecteur qu’à mettre son sang dans le texte et rendre indissociable la pensée de sa propre personne. D’ailleurs, Nietzsche attribuait à Schopenhauer le Selbsdenken (« penser par soi-même »), dont il estimait qu’il était la première qualité d’un penseur.

  • Auguste Edgard Dietrich

Rendons donc hommage au travail précurseur de ce traducteur né à Nancy en avril 1846, fils de militaire, issu d’une famille d’origine alsacienne. Après des études au collège de Valenciennes, cet “élève assez indiscipliné, passablement réfractaire à la règle scolaire” obtient une licence en droit et une licence ès lettres à Douai. Après la guerre de 1870, il s’installe à Paris en tant que professeur après avoir suivi des cours au Collège de France, à la Sorbonne et à l’École des Hautes études. Naturalisé Français (l’Alsace étant allemande), il fréquente dès 1878 le salon de Victor Hugo où il fait la connaissance d’Ernest Renan qui lui obtient une mission littéraire en Autriche-Hongrie. De 1878 à 1881, Dietrich mène donc sa mission. Il en profite pour visiter la Pologne, la Bohême, la Hongrie, la Moravie et la Styrie, rencontrant chaque fois les intellectuels et artistes des villes parcourues.

Qualifié de “publiciste” par Otto Lorenz, puisqu’il collabora à de nombreux périodiques politiques ou littéraires, Dietrich fut également auteur d’ouvrages et traduisit aussi de l’italien, de l’espagnol et de l’anglais.

Dans cet hommage n’oublions pas le traducteur de l’édition de 2005, Jean-Pierre Jackson au parcours également singulier puisqu’après avoir été instituteur, musicien de jazz, producteur, distributeur, réalisateur et scénariste de films, il dirige les Éditions Coda et… traduit Schopenhauer.

Pour aller plus loin
À lire, outre les Parerga, sur son influence auprès des écrivains : Schopenhauer et la création littéraire en Europe / sous la dir. d’Anne Henry, Paris, Klincksieck, 1989. Les germanistes paléographes peuvent se plonger dans le texte manuscrit du philosophe, puisque ses manuscrits - sauf ceux des Parerga qui ont disparu - sont consultables en ligne sur le site Schopenhauer Source.

Olivier Jacquot (BnF)

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Source de l’image : Goethe Universität Frankfurt am Main (portraits du philosophe)
Voir aussi dans Gallica, plusieurs textes de Schopenhauer, numérisés, en allemand et en traduction française

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