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Un orphelin du catalogue retrouvé !

16 mars 2012
Pierre Lombard, initiale historiée - BnF, Manuscrits, Latin 14513

Pierre Lombard, initiale historiée - BnF, Manuscrits, Latin 14513

Reliée à la suite d’un autre ouvrage (qui plus est, en deux volumes !), une œuvre d’un théologien franciscain, imprimée en 1591, dont le texte était physiquement présent dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, avait échappé à la vigilance des catalogueurs du dix-neuvième siècle et n’apparaissait pas au catalogue.

L’ouvrage a été repéré en 2011 grâce à un chantier systématique de corrections et a fait depuis son entrée au catalogue général. Suivez le guide de cette étonnante (re)découverte.

Dans le cadre d’un chantier de correction de notices du Catalogue général de la BnF vient d’être découverte une rare édition italienne du XVIe siècle qui, reliée à la fin d’un autre volume, n’avait jusqu’à maintenant jamais été cataloguée : il s’agit d’une édition des Quolibeta de Richard de Mediavilla, publiée à Brescia en 1591 et reliée à la suite d’un épais commentaire du Livre des Sentences de Pierre Lombard, en deux volumes, du même auteur. Elle est conservée au département Philosophie, histoire, sciences de l’homme sous la cote D-26 (5).

Richard de Mediavilla (12..-130.)
[Quodlibeta (latin). 1591]

Quolibeta doctoris eximii Ricardi de Mediavilla ordinis Minorum, quaestiones octuaginta continentia.  Brixiae, apud Vincentium Sabbium. M. D. XCI. De consensu Superiorum. (Brixiae, apud Vincentium Sabbium. M. D. XCI. De consensu Superiorum.). - [4]-126-[1] p. ; in-fol.

  • questions à propos de n’importe quel sujet

L’auteur, Richard de Mediavilla (ou de Middleton), est un théologien franciscain de la fin du XIIIe siècle, qui fut maître régent à l’Université de Paris de 1284 à 1287 ; on a longtemps ignoré s’il était d’origine française ou anglaise, c’est pourquoi on a gardé la forme latine de son nom. On l’appelait également le Doctor solidus.

Son œuvre principale est un important commentaire du Livre des Sentences de Pierre Lombard, ouvrage de base de l’enseignement théologique du XIIIe siècle à la fin du Moyen âge, dont chaque théologien de l’époque se devait de rédiger un commentaire en vue de son enseignement.

Richard de Mediavilla, Quolibeta doctoris eximii Ricardi de Mediavilla ordinis Minorum, quaestiones..., 1591 - BnF

Richard de Mediavilla, Quolibeta doctoris eximii Ricardi de Mediavilla ordinis Minorum, quaestiones..., 1591 - BnF

Mais il est également l’auteur de deux recueils de questions quodlibétiques, les Quaestiones disputatae (45 questions), et les Quolibeta (80 questions réparties en 3 séries).

Les Quolibeta, ou Quodlibeta, sont des séances de questions disputées « à propos de n’importe quel sujet » (quodlibet en latin), tenues par les maîtres régents de l’Université mais dont les sujets pouvaient être proposés par tout le monde (autres maîtres, bacheliers, étudiants ou même membres du monde savant non universitaire). Véritables « conférences de presse » de l’époque, elles contiennent de nombreuses références, ouvertes ou voilées, à des événements historiques contemporains, et constituent à ce titre une importante source pour les historiens. Elles ont connu leur âge d’or à la faculté de théologie de Paris entre 1250 et 1320. Les séances avaient une certaine solennité, et ne se tenaient qu’à deux périodes de l’année, soit avant Noël, soit avant Pâques.

Richard de Mediavilla a quant à lui tenu trois séances de Quodlibeta lorsqu’il était maître à l’Université de Paris, l’une à Pâques 1285, l’autre à Pâques 1286 et la troisième à Pâques 1287.

Les questions constituant ces séances ont été recopiées dans de nombreux manuscrits, et imprimées pour la première fois à Venise en 1509 par l’imprimeur Lazaro de Soardi. Deux exemplaires de cette précieuse édition sont conservés à la Réserve des livres rares, sous les cotes Rés. D-2086 et 2087.

Thomas d Aquin prêchant - Bibliothèque municipale, Toulouse

Thomas d Aquin prêchant - Bibliothèque municipale, Toulouse

Elles ont ensuite été publiées à Paris en 1519, chez Claude Chevallon, puis à Brescia en 1591 par l’imprimeur-libraire Vincenzo Nicolini da Sabbio. C’est cette édition qui vient d’être retrouvée dans les collections de la BnF. Elle comporte une page de titre au nom de Nicolini da Sabbio et constitue l’unique exemplaire conservé en France de cette édition (la Bibliothèque Mazarine et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg en conservent également un exemplaire imprimé par Vincenzo Nicolini da Sabbio, mais dont la page de titre porte la marque d’un autre éditeur : Giovanni Battista Pellizzari.

  • une pensée théologique récemment redécouverte

Depuis la fin du XVIe siècle, le texte des Quolibeta de Richard de Mediavilla n’a pas été réédité, mais cette découverte au cœur des collections de la BnF intervient à un moment où la recherche historique actuelle s’intéresse de nouveau à ce théologien.  Sa pensée est considérée comme très moderne, et il dispensa un enseignement très personnel, adoptant plusieurs conceptions de saint Thomas d’Aquin malgré l’hostilité témoignée en 1277 par l’Université de Paris à l’égard de l’aristotélisme averroïste et thomiste. Il est par ailleurs un des premiers à avoir mentionné l’hypnose au Moyen âge.

Reliure de parchemin sur : Mediavilla, Quolibeta... - BnF

Reliure de parchemin sur : Mediavilla, Quolibeta... - BnF

Dans un ouvrage publié en 2010, intitulé L’Inconnu dans la maison, l’historien Alain Boureau propose de repousser la date des Quodlibeta de Mediavilla à 1295, considérant que l’une des questions quodlibétiques de ce recueil contient une allusion au miracle de Notre-Dame de Lorette (translation miraculeuse de la maison de la Vierge de Nazareth à Lorette en Italie), lui-même daté de 1294. Cette nouvelle datation ferait de Mediavilla un des pionniers du grand tournant de la pensée qui apparaît chez Duns Scot et Guillaume d’Ockham à partir de la fin du XIIIe siècle, comblant ainsi un vide dans l’histoire de la pensée. Cette thèse est toutefois controversée.

Le volume est par ailleurs conservé dans sa reliure d’origine, en parchemin décoré d’estampages argentés (aujourd’hui malheureusement noircis), et de filets à l’encre rouge.

Vous pouvez voir l’ouvrage Quolibeta de Richard de Mediavilla exposé à la Bibliothèque nationale de France en ce moment, et jusqu’au 10 juin 2012, dans l’Abécédaire des collections, hall Est du site F.-Mitterrand, sous la rubrique “Ordre“. L’entrée est libre.

Françoise Simeray (BnF)

  • Pour en savoir plus :

Dictionnaire de théologie catholique, article « Richard de Mediavilla »

Catholicisme, hier, aujourd’hui, demain, article « Quodlibet »

HOCEDEZ, Edgar, Richard de Middleton, sa vie, ses oeuvres, sa doctrine, Louvain, Paris, 1925

BOUREAU, Alain, L’inconnu dans la maison : Richard de Mediavilla, les Franciscains et la Vierge Marie à la fin du XIIIe siècle, Paris : Les Belles-Lettres, 2010

LEJBOWICZ, Max, « Alain Boureau, L’inconnu dans la maison. Richard de Mediavilla, les Franciscains et la Vierge Marie à la fin du XIIIe siècle », dans : Cahiers de recherches médiévales et humanistes [En ligne], 2010, mis en ligne le 14 juillet 2010, consulté le 17  janvier 2012. URL : http://crm.revues.org/11920

BOUREAU, Alain, LEJBOWICZ, Max, « Droit de Réponse au Compte rendu de M. Lejbowicz sur l’ouvrage L’inconnu dans la maison. Réponse de M. Lejbowicz », dans : Cahiers de recherches médiévales et humanistes [En ligne], 2010, mis en ligne le 14 juillet 2010, consulté le 17 janvier 2012. URL : http://crm.revues.org/11967

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Commentaires (2)

  1. Il s’agit donc en quelque sorte d’un ancêtre du grand oral de l’ENA.

  2. Sauf que là, c’est le maître qui répond aux questions des élèves…

 

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