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L’ombrette multiple de Serendip

11 août 2012
Couple dans un jardin, papier peint (détail), 1799 - BnF, Estampes et photographie

Couple dans un jardin, papier peint (détail), 1799 - BnF, Estampes et photographie

Il fait chaud… Connaissez-vous l’ombrette ? Le prince de Serendip, qui se promène parfois au cœur des collections de la Bibliothèque nationale de France et confie des pages de son carnet de voyage au Blog Lecteurs, vous servira de guide.

En tout premier lieu, le prince déambule sous les arcades de feuillage d’un papier peint de 1799, imprimé à la planche en onze couleurs sur fond gris pâle dans les ateliers de la manufacture Duserre et compagnie, à Lyon. Le motif évoque les modes du jour et provient certainement d’un des premiers journaux de mode illustrés, comme le recueil des Costumes parisiens de Pierre de La Mésangère (1761-1831).

Ombrette, pensiez-vous à l’ombre ? Nenni, d’abord un détour par la zoologie.

  • un échassier au plumage ombré
L ombrette africaine (Scopus umbretta) - Wikimedia commons

L ombrette africaine (Scopus umbretta) - Wikimedia commons

L’ombrette est un oiseau échassier, caractérisé par un plumage brun et un long bec comprimé. L’espèce type, l’Ombrette du Sénégal (Scopus umbretta), a le plumage d’un brun terre d’ombre, avec des reflets irisés violets. Le mâle est huppé. (Trésor de la langue française). Mais le grand Buffon nous en dit davantage sur son nom : “la couleur de terre d’ombre ou de gris-brun foncé de son plumage lui a fait donner le nom d’ombrette” (Buffon, Œuvres complètes de Buffon. VIII. Oiseaux. Mammifères, Paris, A. Le Vasseur, 1884-1886, p. 639)

Et ci-dessous, un zoom sur le paysage où vit cet oiseau et son nid, impressionnant :

Sur les bords du fleuve [Mto-mkuu (litt.: Rivière grande)], ce sont d’énormes paquets de lianes en fleurs d’où s’élancent les dattiers sauvages avec leurs têtes en désordre élégant ; plus loin, de vieux troncs d’arbres blancs se détachent sur la sombre verdure; ailleurs un échassier noir, que je crois être l’ombrette, veille sur sa maison : un nid énorme qui ferait la charge d’un homme et que les naturalistes disent divisé en trois compartiments, antichambre, chambre à loger, chambre à coucher. Plus loin, quand le terrain est sec, des palmiers branchus d’Éthiopie, deux ou trois espèces, nous reportent aux paysages désertiques; de grands échassiers sortent des herbes en balançant leurs pattes invraisemblables, un crocodile dérangé se glisse dans l’eau, des familles d’hippopotames prennent devant nous leurs ébats, et ici, tout près, sur une branche d’arbre légère, deux petits singes qui ont passé la nuit côte à côte, car il faisait un peu froid, nous regardent ramer. (Sur terre et sur l’eau : voyage d’exploration dans l’Afrique orientale / par Mgr Le Roy, Tours, Mame, 1894, p. 142)

Ombr... - Dictionnaire Larousse illustré, 1927

Ombr... - Dictionnaire Larousse illustré, 1927

  • une coquille presque plate

Ce n’est pas tout, l’ombrette, c’est aussi un mollusque (de la famille des Opisthobranches) caractérisé par un pied large, une coquille blanche, presque plate et ovale, vivant dans les mers chaudes. (Trésor de la langue française). On parle plus couramment d’ombrelle pour cet animal dans les ouvrages savants. Voici ce qu’en dit Lamarck :

Les Ombrelles sont des Coquilles peu régulières, non symétriques, ayant le sommet excentrique peu prononcé, duquel partent quelquefois des côtes rayonnantes, obtuses, sensibles, surtout dans le
jeune âge; des stries concentriques, peu sensibles , indiquent les accroissemens ; elles sont toutes blanches en dehors ; en dedans se voit une grande tache d’un brun plus ou moins foncé, qui n’est point au centre de la coquille, mais dont le centre correspond au sommet; une impression musculaire bien évidente entoure celle tache ; elle n’est point régulière comme celle des Patelles ou des Cabochons ; elle n’est même point en fer à cheval ; elle est interrompue dans un seul endroit seulement, que nous pensons devoir être rapporté à la fente antérieure du pied, au fond de laquelle se trouve la bouche. (Dictionnaire classique d’histoire naturelle. Tome 12 / , par Messieurs Audouin,… Ad. Brongniart… et Bory de saint-Vincent. Ouvrage dirigé par ce dernier collaborateur…, Paris, 1822-1831)

La chose est moins simple qu’il n’y paraît, et le mollusque en question intéresse les savants au point de mobiliser sept colonnes du Dictionnaire classique d’histoire naturelle cité précédemment. Vous retrouverez la discussion dans cette page de Gallica (et les suivantes).

Histoire merveilleuse de l homme qui a perdu son ombre - source : Gallica

Histoire merveilleuse de l homme qui a perdu son ombre - source : Gallica

  • mais l’ombre, où est-elle là-dedans ?

- Celle que l’on peut perdre, pense le seigneur de Serendip, comme dans ce conte de Pierre Schlémihl, ou Histoire merveilleuse de l’homme qui a perdu son ombre, par Adalbert de Chamisso, à lire ici ;

- Celle qui risque d’engloutir, comme dans cette belle expression “à vau l’ombre”, si peu usitée, mais qui comme à vau l’eau, à vau le feu, à vau la route, peut s’utiliser dans les situations où ça part à la dérive, où quelque chose est plus fort que l’humain (Trésor de la langue française) :

L’ourque se retrouva à vau l’ombre dans l’obscurité incommensurable (Victor Hugo, L’Homme qui rit, t. 1, 1869, p. 112). À retrouver sous ce lien

- Ou celle enfin qui protège du soleil… : ombre fabriquée ou naturelle.

  • Ombrette/Ombrelle

L’ombrelle est un “petit parasol d’usage féminin, porté à la main et généralement élégant”. L’ombrette est un synonyme régional et vieilli du précédent (Trésor de la langue française).

Jean Dieu de Saint-Jean, Dame se promenant à la campagne - Bibliothèque nationale de France, Estampes et photographie

Jean Dieu de Saint-Jean, Dame se promenant à la campagne - Bibliothèque nationale de France, Estampes et photographie

On retrouve l’ombrette dans des gravures de modes,au milieu des voiles de dentelle, schall anglais, de cachemire ou schall foulard couvrant les épaules des dames et demoiselles distinguées ; mais aussi dans une scène tirée du Voyage d’un flâneur dans les rues de Paris, à cette page.

C’est aussi bien sûr, comme elle était évoquée au début de ce billet, l’ombre légère (ombreta, oumbréto) qui protège, sous les arbres accueillants, les jeunes amoureux, traditionnellement pastoureau et bergerette…

Écoutez-donc : “Allons, allons, bergerette, — Allons, allons-nous-en à l’ombrette”, recueilli dans le Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie du Gers, 1930, p. 210

Anén, anén, pastoureleto,
Anén, anén-nous à l’oumbreto,
A l’oumbreto d’un aibre round,
N’en parlarén d’en fa l’amou.
(…)

ou encore “Pâquerette”, une ballade d’Alexandre Levain, dans son recueil publié en 1859 et disponible chez tous les libraires (p. 231).

Jeune garçon, jeune fillette,
Qui poursuivez fleur d’amourette,
D’une gentille bergerette,
Holà ! Holà !
Écoutez le destin fatal !
— Allons à l’ombrette,
Le soleil nous fait du mal.
(…)

et cette chanson dans le style lettré, ” Dus pastors a l’ombreta “, due au baron de Mesplès (1729-1807), dont le département de l’Audiovisuel conserve trois versions sonores (une d’archive en 1945, et deux contemporaines, en 1989 et 1996). Voir aussi les références enregistrées sur le site Son d’Aquí.

Dus pastors a l’ombreta; que hasèn un boquet.
Dus pastous’a l’oumbréto; qué hasèn u bouquét
L’un cuelhè la vriuleta; e l’aute lo muguet
Lu couéyé la briouléto; é l’auté lou muguét.
(…)

  • En savoir plus

Trésor de la langue française informatisé - Gallica - Poser une question à un bibliothécaire

Odile Faliu (BnF)

——

Source des images
Bibliothèque nationale de France
Gallica - Banque d’images
Scopus umbretta - Wikimedia Commons

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