Hommage

Hommage à Michel Butor (1926-2016)

26 août 2016

Michel Butor, dernière grande figure du Nouveau Roman mais aussi poète et essayiste, est mort mercredi 24 août à l’âge de 89 ans, laissant derrière lui une œuvre aussi monumentale qu’inclassable et protéiforme, très étudiée en France comme à l’étranger.

« Il faut lire et relire Butor, l’écouter encore, toujours. Dans son art de la mise à distance, dans sa jubilation littéraire, dans son goût pour « l’écriture nomade » et l’objet livre. »
écrit Laurence Engel
, présidente de la BnF.

Né le 14 septembre 1926, il fait des études de lettres et de philosophie, échoue à l’agrégation de philosophie, mais enseigne néanmoins durant toute sa vie la littérature, en Égypte, en Angleterre et à Nice d’abord, à Genève ensuite (à l’École internationale puis à l’université) de 1956 jusqu’à sa retraite en 1991 ; il multiplie aussi les conférences dans le monde entier. Proche des peintres surréalistes, il a découvert également très tôt les arts primitifs et la psychanalyse. Ses premières publications, à partir de 1944, sont des textes poétiques sur l’art.

Une œuvre protéiforme

Même s’il n’en a publié que quatre, c’est néanmoins par ses romans très novateurs que Michel Butor se fait connaître et reste jusqu’à aujourd’hui attaché au mouvement du Nouveau Roman. Michel Butor a publié en 1954 aux Éditions de Minuit son premier roman, Passage de Milan, suivi par L’emploi du temps, qui obtient le prix Fénéon en 1956. Alain Robbe-Grillet vient alors d’arriver comme conseiller littéraire chez Minuit, et un groupe qui va bientôt être baptisé Nouveau Roman commence à se former rue Bernard-Palissy. Pour un Nouveau Roman, d’Alain Robbe-Grillet ne paraîtra qu’en 1963, mais L’ère du soupçon où Nathalie Sarraute récuse les conventions du roman traditionnel, sort dès 1956.

En 1957, Michel Butor publie La Modification, dont la narration à la deuxième personne du pluriel fait date et qui lui vaut le Prix Renaudot. Mais très vite sa mésentente avec Alain Robbe-Grillet, ainsi que des différends éditoriaux avec Jérôme Lindon, l’éloignent des Éditions de Minuit et du groupe des nouveaux romanciers. Il conserve néanmoins ensuite beaucoup d’estime et des relations très amicales avec Claude Simon et Nathalie Sarraute notamment. Lors de la célèbre photo de Mario Dondero, il est déjà sur le départ, même s’il publie encore aux côtés des Nouveaux romanciers jusqu’au colloque de Cerisy consacré au groupe en 1971.

Michel Butor prend en 1959 des fonctions de lecteur chez Gallimard, où paraîtront ses livres suivants. De fait, il abandonne aussi assez vite le genre romanesque au profit de formes d’écritures plus singulières, dont témoignent son dernier « roman » Degrés (1960) et le spectaculaire Mobile. Étude pour une représentation des États-Unis (1962). Il se consacre ensuite plutôt à la poésie et à des textes expérimentaux, comme Le Génie du lieu, une série de cinq ouvrages (1958-1996). Passionné par la typographie et le livre comme objet, il a aussi collaboré avec un très grand nombre de plasticiens pour réaliser des livres d’artiste. Fasciné par les langues, il s’est également essayé à la traduction. Il a, enfin, publié de nombreux essais littéraires (notamment dans les 5 volumes de la série Répertoire, 1960-1982), philosophiques et artistiques (Description de San Marco, 1963, Les mots dans la peinture, 1969, Illustrations, 1964-1976. En 1996, il confiait à Antoine de Gaudemar dans Libération :

Mes livres ont, je le vois bien, un côté médusant ; les gens ont peur de rentrer dans ce labyrinthe de plus en plus énorme. Moi-même, j’ai du mal à les ranger, je ne parviens pas toujours à m’y orienter.

Passionné par tout ce qu’il entreprenait et ouvert sur la modernité il affirmait souvent qu’internet était une chance pour la littérature et avait crée son propre site littéraire. En 2013, il avait reçu le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Michel Butor à la BnF

En mars 1999, la BnF a accueilli Michel Butor pour un cycle de trois conférences intitulées Quant au livre, triptyque en l’honneur de Gauguin. En 2006, elle lui a consacré pour son 80e anniversaire une exposition, L’écriture nomade, et un colloque, Déménagements de la littérature. Un livre-objet exceptionnel, Une nuit sur le mont Chauve a été présenté en avril 2013 à la Galerie des donateurs : Miquel Barceló avait réalisé sur papier noir, à l’eau de Javel et au gesso, une série de dessins qui ont inspiré à Michel Butor autant de poèmes (un exemplaire de ce livre à tirage limité, publié par les Éditions de la Différence, est conservé à la Réserve des livres rares).

L’essentiel de l’œuvre protéiforme de Michel Butor, qui compte plusieurs milliers de titres selon son auteur même, est bien entendu disponible à la BnF. On trouve en libre-accès dans les salles H et V (Littérature française) ses écrits les plus importants et les 12 volumes de ses Œuvres complètes qu’il a publiées aux éditions de La Différence (2006-2010) avec la collaboration de Mireille Calle-Gruber, ainsi qu’une large sélection d’études critiques.

La Réserve des livres rares conserve une importante collection d’œuvres de Michel Butor, où figure notamment son tout premier livre, Noël 1943, publié aux Clans Saint-François-Xavier le 15 mars 1944, tiré à 54 exemplaires imprimés par son père. Hormis cette rareté, on trouve dans la collection de la Réserve des exemplaires de tête des éditions originales des livres que Michel Butor a publiés aux Éditions de Minuit (Passage de Milan, L’Emploi du temps, avec une gravure de Roberto Matta, La Modification avec une gravure d’Enrique Zañartu, les différents volumes du Répertoire) ou chez d’autres éditeurs (Le Génie du lieu chez Grasset en 1958, Réseau aérien et Description de San Marco, chez Gallimard en 1962 et 1963, Les Mots dans la peinture chez Skira en 1969, avec une gravure de Matta, etc.).

Mais la part la plus nombreuse du fonds est constituée par les livres d’artiste auxquels Michel Butor a commencé de collaborer dès 1962 : du premier d’entre eux, Rencontre, en collaboration avec Enrique Zañartu, à Ikebana musical et Hommage à Lucrèce (tous deux avec Bernard Alligand) ou Retour d’astre (avec Jean-Marc Brunet), publiés en 2016, la Réserve des livres rares conserve près de 500 livres d’artiste de Michel Butor. Parmi les artistes avec lesquels il a ainsi collaboré, citons Jacques Hérold, Gregory Masurovsky, Camille Bryen, Olivier Debré, Pierre Alechinsky, Ania Staritsky, Jean Cortot, Bertrand Dorny, Henri  Maccheroni, Jacques Clauzel, Julius Baltazar, Joël Leick et tant d’autres dont la liste est longue. Ce fonds a été en grande partie constitué par des dons de Michel Butor lui-même, faits au fil des années. Les deux plus importants datent de février 2013 (106 livres d’artiste) et de mai 2016 (107 livres d’artiste).

La BnF ne conserve que peu de manuscrits autographes de Michel Butor, en dehors de trois manuscrits enluminés par Patrice Pouperon et Pierre Leloup, objets exceptionnels donnés par l’auteur à l’issue de l’exposition qui lui avait été consacrée. Michel Butor, qui avait longtemps enseigné à Nice, a en effet fait le choix de donner à cette ville l’essentiel de ses manuscrits. Le département des Manuscrits conserve néanmoins le manuscrit de Passage de Milan et la dactylographie corrigée de La Modification dans le fonds Jean Grenier, à qui Michel Butor en avait fait don.

Le département des Manuscrits conserve en revanche l’immense correspondance de Michel Butor : 138 boîtes de lettres reçues entrées par 5 dons successifs de 1993 à 2013. Il s’agit d’un ensemble d’un intérêt considérable, non seulement du fait de la correspondance littéraire qu’elle contient – avec les autres auteurs du Nouveau Roman notamment – mais aussi par sa correspondance avec les artistes ayant réalisé avec lui ses livres. Les lettres peintes ou dessinées par Pierre Alechinsky peuvent être en particulier considérées comme des œuvres d’art à part entière. De nombreuses lettres de Michel Butor se trouvent également conservées dans les archives d’autres auteurs et notamment dans le fonds Nathalie Sarraute, l’autre grande auteure du Nouveau Roman dont la BnF conserve les papiers.

Pour en savoir plus

- Michel Butor (1926-2016). Sélection bibliographique mise en ligne en novembre 2016

- une présentation vidéo d’Une nuit sur le mont Chauve (2013)
- un long entretien vidéo avec Michel Butor (Fondation Martin Bodmer, 2013)
- Michel Butor, toujours nouveau (France Culture, 2015)

- le Dictionnaire Michel Butor mis en ligne par Henri Desoubeaux
- Michel Butor et La Modification (1957, vidéo INA)
- les enregistrements vidéo du séminaire « autour de Michel Butor » au Collège de France (2008-2009)

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Commentaires (1)

  1. Merci à Christine Genin pour cet “hommage” et bienvenue dans le Dictionnaire du même nom.

    HD

 

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