Choix du bibliothécaire, Hommage

Hommage à Hubert Lucot (1935-2017)

22 janvier 2017

Hubert Lucot, l’un des écrivains les plus singuliers de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, trop novateur sans doute pour ne pas être assez peu connu du grand public, vient de mourir, à l’âge de 81 ans, dans la nuit du 18 janvier 2017.

Hubert Lucot, fils du réalisateur René Lucot, est né en 1935 à Paris. S’il déclare s’être senti écrivain dès l’âge de 8 ans, il ne publie ses premiers livres qu’à 45 ans. Il écrit d’abord des poèmes pour des revues et des livres brefs à l’écriture serrée : Absolument : 1961-1965 (La Sétérée, 1966), Jac regrouper :1966-1968 (Carte Blanche, 1993), Information : 1969-1970 (Aleph, 1999).

Le Grand Graphe

Mais il se fait surtout connaître en 1970 en composant une œuvre qui est presque celle d’un artiste plasticien : Le Grand Graphe, livre spectaculaire d’une seule page de douze mètres carrés.

En mai 1970, j’ai commencé à composer un livre d’une seule page sans début ni fin dont les multiples phrases s’entrecroisaient, comme dans la vie, comme dans notre conscience. Cette page virtuelle qui s’accroissait chaque jour de papier blanc bientôt noirci était plaquée à mon mur (de 3,96 m de hauteur), elle était le mur lui-même. Je nommai mon œuvre Le Grand Graphe. (Le Noir et le Bleu)

Le Grand Graphe donnera lieu également à une version linéaire d’une centaine de pages (en 1975) et à un graphe semi-linéaire : Autobiogre d’A.M. 75 (Hachette/P.O.L, 1980). En 1990, le graphe original est publié en rouleaux chez Tristram et exposé au plafond de la station de métro parisienne Champs-Élysées-Clemenceau.

« Écrire » un graphe, c’est déployer une œuvre littéraire visible dans son ensemble, exposer une carte aussi  mentale que littéraire dont la forme générale, les contours, l’intensification locale, l’autorité graphique, évoquent comme le souligne l’écrivain la Sainte-Victoire chère à Cézanne. Avec cette composition, Lucot désamorce la linéarité de l’écriture pour jouer sur de nouvelles associations et connexions de nature heuristique et hypertextuelle ; le texte « inaugurant un mapping littéraire, une forme de récit neuronal où la mémoire, les affects, les perceptions entrent en résonnance » (J-D. Wagneur).

« écrire me distrait de mon échec littéraire »

Après cette œuvre inaugurale, l’écriture de Lucot s’élargit et embrasse tous les genres, roman, poème, journal intime. Elle intègre en quelque sorte la technique du « graphe », qui assemble dans une perspective unique de nombreux plans spatiaux et temporels, à l’écrit classique. Il publie alors notamment Langst (P.O.L, 1984), Simulation (Imprimerie nationale, 1990), Sur le motif (P.O.L, 1995), Probablement (P.O.L, 1999), Frasques (P.O.L, 2001), Opérations (P.O.L, 2003), Opérateur le néant (P.O.L, 2005), Recadrages (P.O.L, 2008), Allègement (P.O.L, 2009).

Lucot s’essaie aussi au roman, avec par exemple Les Voleurs d’orgasmes (P.O.L, 1998), sous titré « roman d’aventures policières, sexuelles, boursières et technologiques » et Le Centre de la France (P.O.L, 2006). L’écrivain s’interroge également sur l’art dans les deux essais Bram ou Seule la peinture (Maeght, 1994) et Le Noir et le Bleu : Paul Cézanne (Argol, 2006). Et il publie en 2007 un recueil d’aphorismes très drôle qui pourfend la « langue de bois » médiatique et politique : Grands Mots d’ordre et petites phrases pour gagner la présidentielle (P.O.L.). Il a aussi participé à plusieurs films : Les Aventures d’Eddie Turley (voix-off), Cinématon et Lire de Gérard Courant et Dernier Cri de Bernard Dubois.

Ses livres les plus récents, marqués par le décès de son épouse Anne-Marie, sont davantage de l’ordre du récit intime et mélancolique : Je vais, je vis (P.O.L, 2013), Sonatines de deuil (P.O.L, 2015), La Conscience (P.O.L, 2016). Et dans quelques semaines paraîtra, toujours aux éditions P.O.L, le dernier livre, posthume, d’Hubert Lucot, À mon tour.

« écrire, c’était refuser »

Les livres de Lucot ont passionné mais aussi dérouté plus d’une fois leurs lecteurs, et ils demeurent encore trop peu lus, en dépit de la grande fidélité des lecteurs qui l’apprécient. Pour donner envie de le (re)découvrir, il faut souligner l’inventivité, l’élégance, la subversion, la mélancolie, le lyrisme atypique et l’ironie subtile de sa langue, qui traque tics langagiers et stéréotypes et les recycle sans complaisance.

On peut ajouter sa curiosité insatiable et passionnée pour tous les arts, qui permet à ses lecteurs de redécouvrir par exemple les « grandes surfaces claires » de Piero della Francesca,  les toiles de Cézanne ou Bram van Velde, le cinéma d’Ophüls et Orson Welles ou les compositions musicales de Webern ou Stockhausen.

Insoumis et rebelle tant aux codes littéraires classiques qu’à ceux des avant-gardes majoritaires dans les années 60 et 70, il est assez seul : « contrairement à une tendance légitime qui a régné en France depuis mon adolescence, la sensibilité et l’émotion m’ont toujours semblé la base de l’art » déclare-t-il.

Son œuvre, qui souligne l’importance du geste, pictural ou scriptural, est elle-même un geste littéraire inédit. Son projet permanent est de viser une plénitude, une complétude toujours absentes, de « capter la dynamique du mouvement intérieur face à l’extérieur » (Entretien, 2010). Son travail autour des connexions mémorielles en fait un précurseur des expérimentations hypertextuelles et graphiques qui se déploient aujourd’hui sur le web.

Une figure me sollicite qui lie symétrie et asymétrie, complétude, achèvement et inachèvement. Ce pourrait être une étoile dont certaines branches manqueraient ou seraient cassées, mais tout le monde reconnaîtrait une étoile. Une fois encore, on ne sait pas si elle naît, si elle meurt ou si on l’observe sous un angle nouveau. (Entretien, 2010)

Pour aller plus loin

- toutes les œuvres et documents de et sur Hubert Lucot disponibles à la BnF.

- « L’inspiration, le temps de l’écriture ». En 2007, Hubert Lucot avait participé à la belle série d’entretiens vidéos Écrire la ville, coordonnée par François Bon et Françoise Juhel.

- la page que lui consacre son principal éditeur P.O.L. qui propose aussi dix-neuf vidéos où l’écrivain parle de ses livres les plus récents.

- « Les tensions d’Hubert Lucot : saisir, lancer, illuminer », un long entretien avec Roger-Michel Allemand. @nalyses, vol. 5, nº 2, printemps-été 2010, p. 1-17.

- les articles qu’Hubert Lucot a publiés dans Vacarme (2009-2010).

- quelques-unes des émissions que France Culture lui a consacrées.

- Exposition du Grand Graphe au 22 à Taulignan en mars 2015.

- Jean-Didier Wagneur. « Hubert Lucot, mort d’un écrivain insoumis ». Libération, 18 janvier 2017.

- Pierre Parlant. Hubert Lucot (1935-2017) : « Choses, il y a des choses, je les veux brutes ». Diacritik, 19 janvier 2017.

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Commentaires (2)

  1. Bonjour,
    Vous donnez quelques pistes “pour aller plus loin”, sans mentionner à ce jour la plus importante : le livre d’entretiens que j’ai réalisé avec lui et que les éditions Argol ont publié en 2008 (Lucot, H. L.)… Un peu plus de 200 pages dans lesquelles Lucot évoque son travail, son enfance, ses lectures, et bien sûr sa compagne…
    Cordialement
    Didier Garcia

  2. Bonjour,
    et merci beaucoup pour cette précision !
    Votre livre fait bien entendu partie des ressources disponibles à la BnF vers lesquelles je renvoie par le premier lien. J’ai ensuite essayé de lister plutôt des documents accessibles en ligne.
    Bien cordialement
    Christine Genin

 

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