Choix du bibliothécaire, Hommage

Eugène Guillevic (1907-1997)

16 mars 2017

Il y a vingt ans, le 19 mars 1997, Eugène Guillevic mourait à Paris, à l’âge de 89 ans. Laissant une vingtaine de recueils de poésie, Guillevic a marqué la littérature française de la seconde moitié du 20e siècle par un style dépouillé, un vocabulaire simple, faisant jaillir une présence. Ses poèmes, directement accessibles, font son succès auprès d’un très large public, adulte comme enfant.

Eugène Guillevic est né à Carnac, le 5 août 1907, dans une famille pauvre, d’une mère couturière et d’un père marin, puis gendarme. Dès l’âge de 2 ans, il quitte la Bretagne pour suivre son père dans les garnisons dans lesquelles il est nommé. Pourtant il n’oublie pas ce lieu, qui est la toile de fond de nombres de ses poèmes, et deviendra le titre d’un de ses plus beaux recueils, Carnac. Son enfance est difficile. « Enfant, j’ai toujours été pauvre, malheureux, persécuté », confie-t-il dans un entretien. Le jeune Guillevic est en particulier marqué par la dureté de sa mère. Il se réfugie dans la contemplation des éléments naturels, le contact intime avec les paysages et objets, ainsi que dans une foi chrétienne profonde, qu’il conservera jusqu’à la trentaine. Il précise :

Si mon enfance était malheureuse, elle était habitée. (…) J’avais un rapport avec les choses, le brin d’herbe, le caillou. (…) Je vivais dans une présence. Est-ce que c’était la foi ? Est-ce que c’était la poésie ? Pour moi, c’était la même chose. Lorsque j’ai rompu avec la foi, la poésie m’est restée, pareille.

À 19 ans, Eugène Guillevic entre dans l’administration, au Ministère de l’Enregistrement. Il fait publier en 1938 un premier recueil, Requiem. C’est en 1942 qu’il se fait remarquer avec son recueil Terraqué, nom qui évoque à la fois la terre et l’eau. Son premier poème, « Choses », est emblématique :

L’armoire était de chêne
Et n’était pas ouverte.
Peut-être il en serait tombé des morts,
Peut-être il en serait tombé du pain.
Beaucoup de morts.
Beaucoup de pain.

L’écrivain Gil Jouanard est entré dans l’univers de Guillevic « par l’armoire de chêne qui, dans Terraqué, ouvre l’imaginaire à tous les craquements nocturnes et les fissures intimes par où se diffuse l’indicible. » Tout est dit : simplicité, sobriété, silence. C’est en cette même année que Francis Ponge publie Le parti pris des choses, marqué par la description de « choses » du quotidien, apparemment banales. Ce retour au réel marque un tournant par rapport à la poésie surréaliste, volontiers plus emportée, éloignée de la réalité, difficile à lire.

Guillevic, qui a adhéré au Parti communiste, publie ensuite Exécutoire (1947), dédié à Paul Éluard, recueil dans lequel il fait mémoire des victimes de la barbarie nazie. Puis le recueil Gagner (1949), et Carnac (1961). Dans ce dernier livre, il trace une vision à la fois concrète et mystique de sa Bretagne natale :

Je te baptise
Du goût de la pierre de Carnac,
Du goût de la bruyère et de la coquille d’escargot,
Du goût de l’humus un peu mouillé.

De Sphère (1963) à Innocent (1993), le dernier recueil paru de son vivant, Guillevic ne cesse d’ouvrir de nouveaux horizons. Décorée du Grand prix de poésie de l’Académie française (1976) et du Grand prix national de poésie (1984), son œuvre a été traduite dans une quarantaine de langues et plus de soixante pays.

Les caractéristiques principales de sa poésie sont sans doute, outre l’agrément, la sobriété. Jacques Audiberti écrit à son propos que « Guillevic refuse à la parole tout usage décoratif ». Une lettre que lui adresse Max Jacob le dit bien :

Votre livre prouve : […] qu’on peut être léger tout en étant solide ; […] qu’on peut être beau sans être ennuyeux ; […] qu’on peut être pensé sans être obscur ; […] qu’on peut écrire 189 pages de vers et qui se lisent comme un roman.

Mais quelle est l’essence de la poésie selon Guillevic ? Il en donne de belles définitions : « La poésie, c’est les noces de la parole et du silence » ; ou « une sculpture du silence. » Et la fonction ? « Pour moi, le poète doit aider à vivre le sacré dans la vie quotidienne. Vivre le sacré dans le moindre de ses gestes ».

En hommage à Guillevic, la Bibliothèque nationale de France présente une sélection de ses œuvres en salle H de la Bibliothèque du Haut-de-jardin, une occasion pour entrer dans le monde de ce poète, et de faire l’Expérience Guillevic.

Pour en savoir plus

- tous les livres de et sur Eugène Guillevic à la BnF
- un documentaire de Serge Moati est disponible sur tous les postes audiovisuels du Haut-de-jardin

- la fiche sur Guillevic du site du Printemps des Poètes
- quelques poèmes en ligne
- Eugène Guillevic « C’est le silence qui parle » sur France Culture (septembre 2016)

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