Hommage

Hommage à Noë Richter (1922-2017)

1 mars 2017

Noë Richter, grand historien de la lecture et des bibliothèques populaires, fondateur de la Société d’histoire de la lecture de Bernay, ancien directeur de l’École nationale supérieure des bibliothécaires (ENSB) de 1971 à 1974, vient de mourir, le 27 février 2017.

Noë Richter est né à Paris, sur l’Ile Saint-Louis, en 1922. Attiré par l’enseignement, il envisage de devenir professeur, métier pour lequel il ressent une véritable vocation. Cependant, la guerre, et plus précisément la débâcle de 1940, viennent modifier son existence.

Il quitte Paris, la veille de l’entrée des Allemands et gagne Marseille où il passe une partie de son baccalauréat, qu’il achève de retour dans la capitale quelques mois plus tard. Commence alors une période, celle de l’Occupation, qu’il qualifie de « grand vide intellectuel et historique » où il est « ballotté » et mène une vie « picaresque » (Entretien. Enssib, 1994).

La découverte du monde des bibliothèques

En 1945, il reprend ses études dans des conditions très difficiles. Il trouve alors un petit travail de magasinier dans une bibliothèque associative. Très vite, le monde des bibliothèques l’intéresse. C’est alors qu’en cherchant des formations possibles, il découvre le DTB (Diplôme technique de bibliothécaire) qu’il prépare tout en terminant un mémoire de maîtrise.

Le DTB se déroulait alors en partie à l’École des Chartes et en partie dans de grandes bibliothèques parisiennes où les élèves effectuaient des stages. Noë Richter s’y plaît. Son diplôme obtenu, plusieurs postes de direction en province lui sont proposés mais pour ce Parisien, il n’est pas question de devenir fonctionnaire municipal. Il décline donc, mais est recontacté quelques semaines plus tard : on lui propose la bibliothèque municipale de Mulhouse, en poste d’État. Il accepte.

Directeur de la bibliothèque municipale (BM) de Mulhouse (1950-1971)

Noë Richter devient donc directeur de la BM de Mulhouse en 1950. Il découvre un établissement et une région, l’Alsace, encore très marquée par les années de guerre, auxquels il s’attache… à tel point qu’il n’envisage pas de partir, même au bout de vingt-et-une années. En 1971 cependant, ses supérieurs lui font comprendre qu’il est temps pour lui d’avancer dans sa carrière. À cette époque, Paule Salvan, directrice de la jeune École nationale supérieure des bibliothécaires (ENSB), créée en 1963, s’apprête à prendre sa retraite. On parle de ce poste bientôt vacant à Noë Richter qui candidate. En effet, la « fibre pédagogique » ne l’a jamais vraiment quitté. Il a même créé à Mulhouse une petite filière de formation autonome, ne dépendant pas de l’ENSB, pour préparer au Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB). Il obtient le poste et prend ses fonctions de directeur en 1971.

Directeur de l’École nationale supérieure des bibliothécaires (1971-1974)

À la tête de l’École, Noë Richter découvre un univers singulier, pour lequel il n’a reçu aucune préparation administrative ou pédagogique, mais qu’il a déjà en partie côtoyé lorsqu’il dirigeait la commission « Formation » des Assises nationales des bibliothèques en juillet 1968. (Comme il l’explique dans son Histoire de la lecture, les mesures prises au moment de ces Assises qui suivaient mai 68 étaient appelées, en réalité, à demeurer lettres mortes).

Au début des années 1970 à Paris, les mots de « délocalisation » et de « décentralisation » sont déjà sur toutes les lèvres et le déménagement de l’ENSB à Villeurbanne, sur un terrain du campus de la Doua, est décidé. Le projet architectural est même achevé. Noë Richter ne peut qu’assister à la dernière réunion des architectes, qui l’éclaire cependant sur « l’irréalisme » du chantier, qu’il demande à faire modifier. Son intervention est donc décisive dans la finalisation de la conception du bâtiment. À l’École, les tâches qui lui incombent sont surtout administratives et il regrette de ne pouvoir enseigner. Les réformes qu’il souhaite introduire dans l’organisation de l’établissement se heurtent aussi à l’opposition des professeurs. Mais c’est surtout l’annonce d’une réouverture précipitée de l’École, pour la rentrée 1974, dans des conditions peu favorables, qui entraîne la désapprobation puis la démission de Noë Richter.

Directeur de la bibliothèque universitaire (BU) du Mans (1975-1987)

Après sa démission de l’ENSB, Noë Richter est nommé à la BU du Mans, institution à laquelle il s’intéresse peu. Il définit cependant cette période comme son « Chemin de Damas ». C’est en effet au cours de ces années qu’il se met à faire de l’enseignement professionnel « à fond » en créant notamment un centre régional de formation avec des équipes locales. Est-ce lors d’une de ces réunions qu’il rencontre sa future épouse, Brigitte Letellier (1943-1991), directrice de la bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe puis de la BM du Mans, auteure d’un Précis de bibliothéconomie, qui connaît cinq éditions de 1976 à 1992, poétesse et écrivaine ? Sans doute. Cette période est aussi et surtout celle où il développe ses activités de recherche. « Et voilà comment je suis devenu historien de la lecture » disait-il.

Le grand historien de la lecture et des bibliothèques populaires

L’intérêt de Noë Richter pour l’histoire de la lecture n’est cependant pas nouveau. Son passage à Mulhouse lui a permis de découvrir la figure de Jean Macé (1815-1894). Il a également rencontré « la haute société protestante réformée », c’est-à-dire les descendants des personnes avec lesquelles Jean Macé avait lancé le mouvement pour les bibliothèques populaires et la Ligue de l’enseignement. Alors qu’au même moment, professionnels et universitaires rédigent les volumes de la grande Histoire des bibliothèques françaises (projet en quatre volumes dont la publication commence en 1988 aux éditions du Cercle de la Librairie), Noë Richter s’intéresse aux petites bibliothèques populaires créées en France à partir des années 1860, dont il étudie les fonds d’archives. Il participe ce faisant à la création et à la théorisation d’une nouvelle discipline : l’histoire de la lecture. Afin de faire connaître ses recherches et de susciter de nouveaux travaux, il crée la « Société d’histoire de la Lecture », à Bernay, dans l’Eure, ainsi qu’une collection : « Matériaux pour une histoire de la lecture et de ses institutions ». Des ouvrages tels que L’Œuvre des bons livres de Bordeaux (1812-1840), Les voies d’accès au livre : la problématique des fondateurs de la lecture populaire (1760-1862), ou Cinq siècles de lecture populaire : la formation du système de lecture français de la Renaissance à nos jours, paraissent ainsi de 1997 à 2009.

« Matériaux » est bien le terme approprié pour qualifier ces petits volumes beiges, à la couverture sobre, au titre bleu, riches de tant de documents d’archives retranscrits et de réflexions nouvelles basées sur « des faits » et non des « analyses sociologiques ». Noë Richter rêve d’en faire « un espace de dialogues et d’échanges entre historiens et praticiens ». Lui-même intervient des années durant dans le séminaire du grand historien du livre et de l’édition, Jean-Yves Mollier, au Centre d’histoire culturelle des Sociétés contemporaines, à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, sur l’histoire du livre, de l’édition et de la lecture, du XVIIIe siècle à nos jours.

Le dernier cahier de la première série des « Matériaux », La Société d’histoire de la lecture : dix années d’investigation, quatre index pour la recherche, paraît en 2009, année où Richter laisse la place à Jean-Claude Gautier, ancien conseiller pour le livre, qui lance une deuxième série, dès l’année suivante, en 2010, poursuivant ainsi l’œuvre de celui qui restera dans le monde de la recherche et des bibliothèques comme une grande figure de l’histoire de la lecture.

Pour aller plus loin :

- tous les ouvrages de Noë Richter à la BnF.
- entretien de Noë Richter pour le projet “Une formation, une école : de l’ENSB à l’enssib”, en 1994, document numérisé à l’occasion des 20 ans de l’Enssib.

- les articles de Noë Richter publiés dans le Bulletin des Bibliothèques de France (BBF) et disponibles en ligne :
- « Les bibliothèques publiques de Mulhouse en 1968 ». BBF, 1969, n° 5, p. 219-228.
- « Naissance d’une collection : Le Cabinet des estampes de Mulhouse ». BBF, 1975, n° 2, p. 35-44.
- « Réflexions sur l’intégration et l’animation des bibliothèques publiques ». Avec Brigitte RichterBBF, 1976, n° 8, p. 371-383.
- « Histoire de la lecture publique en France ». BBF, 1977, n° 1, p. 1-24.
- « Introduction à l’histoire de la lecture publique ». BBF, 1979, n° 4, p. 167-174.
- « Prélude à la bibliothèque populaire La lecture du peuple au Siècle des Lumières ». BBF, 1979, n° 6, p. 285-297.
- « La presse d’éducation populaire de 1830 à 1960 : répertoire des publications en série de mouvements et associations ». BBF, 1984, n° 5, p. 450-451.
- « Histoire des bibliothèques françaises ». BBF, 1989, n° 2-3, p. 217-218.

À noter

La BnF organise chaque année au printemps une demi-journée d’étude appelée « atelier du livre » consacrée à l’histoire du livre, de l’édition et de la lecture. Le prochain atelier aura lieu le jeudi 4 mai prochain et sera consacré à la Lecture numérique. Entrée libre.

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Commentaires (1)

  1. la magnifique exposition sur les bibliothèques publiques fut présentée au lycée Fresnelde Bernay au début des années 1980. un grand moment,…qu’il en soit remercié

 

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