Choix du bibliothécaire

Bibliothèque parlante et cronopios

12 juillet 2017

À la fin du mois de mai, la Bnf a organisé une fête dédiée à la lecture, le Festival « Bibliothèque parlante ». Mais qui sont les cronopios ? Et quel est leur rapport avec le Festival ?

Le hasard, qui souvent n’en est pas un, m’a fait croiser une lectrice et chercheuse qui travaille souvent à la BnF. On ne se connaissait pas. Nous nous sommes vues par pure chance au milieu d’une flânerie dans le cimetière du Montparnasse. Elle a prêté attention à ma conversation avec le gardien du cimetière : je voulais retrouver le chemin de la tombe de l’écrivain argentin, Julio Cortázar (1914-1984). Étudiante en lettres hispano-latino-américaines, elle m’a demandé si la tombe de Cortázar se trouvait vraiment là. Je lui ai répondu : « oui, et je la cherche justement parce que je veux revoir le cronopio sculpté sur sa tombe par son ami Julio Silva. - Qu’est-ce qu’un cronopio ? » m’a t-elle dit, interloquée.

De fait, la synergie créée par les différentes lectures et improvisations du Festival à la BnF a fait resurgir les souvenirs de toutes les lectures des livres de ce grand écrivain latino-américain, admiré par plusieurs générations de jeunes dans toute l’Amérique latine, au point de créer une véritable cronopio-manie, cortaziano-manie, etc. Et plus encore sous les dictatures latino-américaines, période pendant laquelle Cortázar comme d’autres écrivains (Gabriel García Márquez, Juan Gelman, Isabelle Allende, Mario Benedetti et tant d’autres) ont représenté un puissant soutien intellectuel, moral et un espoir. Deux livres sont emblématiques de cette période, Nicaragua tan violentamente dulce et le Livre de Manuel.

Le week-end du Festival, j’ai travaillé à la BnF et, prise au jeu des improvisations de lectures à haute voix à la fin de journée du dimanche, j’ai revisité les étagères de la salle G, consacrée aux littératures étrangères, en Haut-de-jardin. J’ai feuilleté les pages des livres posés sur les rayons dédiés à l’Argentine. Et petit à petit, j’ai revu apparaître de petits cronopios souriants en signe de liberté. Et voilà que j’étais en face d’une jeune étudiante qui voulait en savoir plus sur les cronopios et sur la vie et l’œuvre de cet auteur. J’allais partager cette énergie qui nous tire hors de la torpeur de notre vie quotidienne, étourdis par la répétition d’une même gestuelle journalière comme Cortázar l’a écrit dans l’introduction de son livre Historias de cronopios y famas. Voilà la magie de ce Festival.

Fort heureusement, le temps est quelquefois circulaire et magique quand il s’agit de création. Voyages et livres nous offrent des rencontres comme Le tour du jour en quatre-vingts mondes (La vuelta al día en ochenta mundos).  Ces rencontres avec des textes qui, parfois secrètement, peuvent nous marquer à vie et nous accompagner à jamais. Comme l’écrivait Cortázar :

Nous nous promenions sans nous chercher mais en sachant que nous nous promenions pour nous retrouver. (Marelle, Gallimard, 1966, p. 11)

Précisément, le Festival « Bibliothèque parlante » a fait vivre les livres et leurs différentes lectures comme des cerfs-volants de l’imagination, à la cadence des horaires des lectures et d’une programmation à faire tourner la tête : des café-concerts au Hall des Globes, des rencontres dans les auditoriums avec la participation d’acteurs et de personnalités du monde artistiques comme Isabelle Adjani, des spectacles/performances, l’heure du conte dans le Hall d’accueil et des surprises itinérantes présentées par la Ligue d’improvisation dans les longs déambulatoires du Haut de jardin ! Les espaces remplis de textes et leurs voyages. Une première pour un bâtiment où les dimensions des espaces rendent la tâche très difficile, il faut l’avouer.

Ces lectures, subitement apparues avec leurs pupitres, et ces textes ont arrêté la marche de passants, pour éveiller les sens et conduire vers l’inattendu. Et c’est cela qui était formidable et fortement Cortaziano. Elles évoquaient les cronopios qui sont nés pendant que Cortázar écoutait un concert de musique. Il voyait surgir des bulles, émerger des notes de musiques. Ou à ce grand roman qu’il a écrit dans les années 1960, Marelle, où l’on se réenchante avec Paris, et surtout l’on vit ce qu’il a appelé « le fantastique dans l’ordinaire, le fantastique non comme quelque chose de séparé ou autre que la réalité mais comme partie intégrante d’elle-même ». Il s’agit juste de regarder dans les interstices, reposer les regards et les réalités surgissent comme des cronopios.

Les cronopios sautent d’un interstice à un autre, là où opère la mécanique de la magie ou du fantastique. Une sensation du temps qui s’arrête le temps d’une lecture, d’un voyage, une ubiquité littéraire. Avec cette lectrice nous avons discuté de Cortázar, des livres, de la BnF et son festival devant ce petit cronopio doux et drôle. Nous sommes reparties chacune de son côté au swing d’une nouvelle improvisation. Ce festival m’a rappelé le goût de la liberté que provoquent différentes lectures, textes, voix, interprétations et improvisations propres aux voyages, comme dans les improvisations de jazz, que Julio Cortázar a tant aimé jouer.

Pour continuer l’aventure cortaziana :

- Historias de cronopios y famas et Cronopes et fameux (traduction française)
- Rayuela et Marelle (traduction française)
- Todos los fuegos el fuego et Tous les feux le feu (traduction française)
- L’homme à l’affût : à la mémoire de Charlie Parker
- Clases de literatura. Cours à l’Université de Berkeley sur la nouvelle comme genre littéraire (1980)

des documents audiovisuels :
- Julio Cortázar (documentaire vidéo, 2011)
- Julio Cortazar (Enregistrement sonore, 1984)

des entretiens :
- Fascinación de la palabras. Entrevista y conversaciones. Entretiens avec Omar Prego et leur traduction française
- Entretien avec Julio Cortázar sur l’identité culturelle en latino-américaine, vidéo, 1982
- Entretien avec Julio Cortázar par Bernard Pivot, vidéo, 1975

et des études critiques :
- Hacia Cortázar : aproximaciones a su obra (1994)
- Julio Cortázar : mundos y modos (1994)
- Cortázar, de tous les côtés (Colloque organisé par l’Université de Poitiers, 2002).

Nira Reyes Morales

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