Hommage

Disparition d’Hervé Prudon (1950-2017)

25 octobre 2017
Hervé Prudon. Cochin

Hervé Prudon. Cochin (1999)

La presse, unanime, salue Hervé Prudon, décédé le 15 octobre 2017. À 66 ans. Rattrapé par le méchant crabe, qui le cernait depuis un bon moment … Plume acérée, désenchantée, sociale. Clairvoyante.

Le monde du journalisme peut lui avoir quelque reconnaissance, puisque cet auteur de polar a aussi longtemps écrit dans Le Nouvel Observateur, le Monde et Libération. Mais Hervé Prudon est avant tout l’un des représentants du néo-polar, apparu dans les années 1970. Ses compagnons du genre : Jean-Patrick Manchette et Frédéric Fajardie ; et Thierry Jonquet et Jean-Bernard Pouy et Jean Vautrin. Une belle galaxie ! Excusez du peu.

Il débute par Mardi-Gris (1978). Puis c’est Banquise (1981), Nadine Mouque (1995), couronné par le prix Louis-Guilloux, récompensant une œuvre de langue française ayant une « dimension humaine d’une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l’individu au profit d’abstractions idéologiques ». On comprend aisément que notre auteur, pourfendeur de fausses valeurs laminant ses personnages blessés, paumés, désabusés, se le soit vu remis. Pour ne citer que quelques-uns de ses noirs polars.

J’écris des romans noirs qui posent toujours la même question : est-ce ainsi que les hommes vivent ? Mes personnages sont des pauvres types qui vivent dans un monde brutal, mais cherchent, avec un regard poétique, des traces de douceur et de bonté.

Ces pauvres hères, Hervé Prudon a pu les croiser pendant sa jeunesse dans le Val-d’Oise, au cours de ses nombreux petits boulots riches d’expériences, et lors de ses nombreux voyages en Asie, en Australie, en Inde. Écrivain baroudeur, à la rencontre du peuple, des petits et des obscurs, des cabossés aux illusions perdues.

Hervé Prudon a aussi écrit des romans d’une veine plus autobiographique, qui nous font rencontrer ses compagnons d’infortune plus que malmenés par la vie : La femme du chercheur d’or (1997), Les hommes s’en vont (1998). Venise attendra (2000) est écrit avec sa compagne Sylvie Péju, journaliste elle aussi : c’est le roman d’un amour fou… Hervé Prudon n’est pas toujours là où on l’attend.

Avec Cochin (1999), son expérience de la maladie nous est rapportée avec acuité. Il s’agit d’y « réinventer l’amour et vivre de spasmes, séismes et secousses », afin de ne pas rendre trop vite les armes devant la camarde. Ce qui fut efficace de nombreuses années, pour la plus grande gloire de la vie et d’une littérature aussi percutante que poétique, dont Hervé Prudon a été un chantre de très haute tenue.

Hervé Prudon est en outre auteur pour la littérature jeunesse avec En route pour Zanzibar (1987) , mais encore scénariste pour La Trilogue des limbes, réalisé en 2012 par Eric Bu,  et également dramaturge dans Comme des malades, pièce montée en 1998 par le comédien Jacques Bonnafé.

On peut revoir en ligne sur le site de l’INA Hervé Prudon, interviewé dans l’émission Bains de minuit le 4 décembre 1987.

Si « Le style est l’homme même » (Buffon), cet extrait de La langue chienne l’illustre bien :

Pour elle [une mère lors du mariage mal parti de son fils] qui, très bientôt pompette et rompue par la danse des canards, racontera à un petit bonhomme en mousse qu’avant que nous fissions, nucléaires, partie perdue de la morosité disséminée de la classe moyenne de 60 millions de consommateurs, plus coqs ovins que coqs gaulois, micronisés au micro-ondes, notre famille de fiers Sicambres avait été le ferment de la France, sa fierté, ses Lumières, sa brillante exception culturelle, l’expression pétillante d’une très petitement moyenne-bourgeoisie voltairienne et soixante-huitarde, jacobine et lettrée, pleine de verve et d‘esprit, de conversation, grisant le monde rustre et sauvage, l’éblouissant de badinage en radotage, nous avions été, mon père, elle et moi, la Sainte-Trinité d’un modèle français dans la forme la plus génétique, la plus raffinée, la plus délicatement, authentiquement, pure et de source angevine.

Phrase rocailleuse, accumulative, qui roule comme des galets dans un torrent, nous submergeant d’ironie, voire d’une bonté secrète, qu’il a parfois évoquée. Thomas Bernhard n’est pas si loin… ! Rugosité de combat, tendresse bien cachée. Une voix précieuse va manquer dans le monde du polar français.

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