Manifestations

Léon Bloy, sombre flamboyance

23 novembre 2017
Léon Bloy

Léon Bloy

Léon Bloy est mort il y a cent ans, le 3 novembre 1917. Or il y a peu d’auteurs auxquels il est si essentiel de songer à nouveau dans ce genre d’occasion. La table ronde consacrée à cet écrivain, trop souvent vilipendé et tenu à l’écart, pour ainsi dire maudit, qui se déroulera le 30 novembre de 18h30 à 20h,  devrait être un moment fort du grand nettoyage de la vision erronée et injuste que nous portons sur lui.

François Angelier, en compagnie de Pierre Glaudes, François l’Yvonnet et Caroline de Mulder, s’y emploiera pour notre plus grande curiosité réveillée. Et nos rires sans aucun doute.
On ne lit plus Léon Bloy. On a tort. Entre impitoyable drôlerie et acuité ravageuse, il aurait beaucoup à nous révéler sur notre époque si dure, elle aussi, aux avides d’imaginaire, d’humanité, et aux pauvres. Il élève le pamphlet et la diatribe au rang d’un art majeur. Les quelque 1 600 pages d’Esssais et pamphlets éditées dans la collection Bouquins (Robert Laffont, 2017) nous donnent clairement une idée de cette veine primordiale de son génie.

Qu’on goûte ici, dans le court texte vigoureux « Quand on est dans le commerce… » tiré d’Exégèse des lieux communs - son Dictionnaire des Idées reçues à lui -  sa vigueur, son aptitude à saisir et à interpréter une scène qui dit beaucoup d’une période, et sa causticité si amusante :

Le mensonge, le vol, l’empoisonnement, le maquerellage et le putanat, la trahison, le sacrilège et l’apostasie sont honorables, quand on est dans le commerce. « A plat ventre devant le client », disait un jour devant moi une patronne de café à un de ses garçons, « toujours à plat ventre, quand on est dans le commerce. » Cette recommandation, que dis-je ? ce précepte qui, dans d’autres circonstances, eût été le plus bas étage de l’ignominie, avait là quelque chose d’augural et ressemblait à une vaticination. J’ai vu peu de gestes aussi majestueux que celui de cette caissière gonflée d’enthousiasme et la trompe en l’air, montrant impérieusement le sol, de son index tendu, dans l’attitude picturale d’une Elisabeth Tudor désignant le billot à Marie Stuart. Ce jour-là, j’entrevis, comme en un éclair, la beauté mystérieuse et irrévélable du Commerce

De « mauvais genres », titre de l’émission, sur France Culture, produite et animée par François Angelier, auteur de Léon Bloy ou la fureur du juste et préfacier de Dans les ténèbres : 1918 et de Jeanne d’Arc et l’Allemagne : 1915 , Léon Bloy en présente tous les stigmates : on le croit réactionnaire au possible, quand il n’est qu’halluciné de foi catholique. De fait, il se bat contre tout : l’antisémitisme, la colonisation, les puissances de l’argent, la bourgeoisie. À la manière d’un Georges Bernanos, si on n’y regarde que de trop loin, on ne retient que ce qui semblerait à charge d’une France rancie, patriote à outrance, pour ne pas dire chauvine, confite en religiosité, en un mot sans âme…

Léon Bloy aura finalement vécu comme un paria, y compris un paria du monde des Lettres. Parmi ses romans les plus connus, Le Désespéré et La femme pauvre portent des titres programmatiques de toute son existence. Se rangeant difficilement à des études ou à des emplois qui ne l’intéressent nullement (Bloy à la Compagnie des Chemins de fer du Nord, on sent que cela ne pouvait aller longtemps !), une grande misère l’aura accompagné toute sa vie. Il aura notamment vécu une passion intensément charnelle avec Anne-Marie Roulé, prostituée occasionnelle, passion qui va se  muer en une aventure mystique, voire hallucinatoire. Mais la jeune femme dérivera assez rapidement vers la folie et finira internée. Ce ne sont que quelques éléments d’une existence malheureuse et effectivement romanesque… Ainsi, vie professionnelle désordonnée et hors des chemins courants, marasme financier qui en découle, grand amour malheureux, fâcheries récurrentes avec ses confrères écrivains et ses éditeurs parfois frileux, traumatisme de la déclaration de la Guerre de 14, tout n’est que bruit et fureur dans la vie de notre bien nommé désespéré.

Laissons le dernier propos, au style ici bien proche de celui de Bloy, à François Angelier, avant de le retrouver peut-être lors de cette rencontre de fin novembre :

Mais qu’est-ce qui fait de Léon Bloy, aujourd’hui, le battant toujours sonore d’un apocalyptique tocsin de bronze, autre chose qu’un pittoresque dessus-de-cheminée fin de siècle, un décorum 1900 pour station « Fils du calvaire », différent de ses contemporains et de ses fréquentations […] ? Qu’est-ce qui, chez Bloy, rompt net avec ce continent englouti, cette Atlantide pieuse, désuète et submergée, que fut le catholicisme « Troisième République » à qui les basiliques de Montmartre, Lisieux ou Fourvière offrent, par leur sulpicianisme kitsch, de touristiques buttes témoin ?

Les invités de François Angelier

Pierre Glaudes est le grand spécialiste de Léon Bloy, par la thèse qu’il lui consacra, Léon Bloy au tournant du siècle et par de nombreuses éditions savantes, de Léon Bloy mais aussi de Huysmans, de Villiers de l’Isle-Adam, de Barbey d’Aurevilly, de Maistre et de tant d’autres de ce siècle … Il co-dirige, avec Paolo Tortonese, les Études romantiques et dix-neuviémistes. Cette année, il a publié notamment Léon Bloy, la littérature et la Bible.

François l’Yvonnet a préfacé Le Désespéré et il a donné un avant-propos à Un brelan d’excommuniés.

« Caroline De Mulder nous fait goûter, de son écriture âpre et sonore, au plaisir d’un conte noir aux personnages cabossés, où les ténèbres des galeries désaffectées reflètent celles des âmes. » Ainsi présentée pour son roman Calcaire, publié en 2017 dans la collection Actes noirs chez Actes Sud, on comprend aisément qu’elle rejoigne cette table ronde honorant le sombre Léon Bloy, aussi acerbe que finalement si plein d‘humanité.

Pour en savoir plus

- Toutes les informations pratiques sur la table-ronde
- Léon Bloy à la BnF
- Le site sur Léon Bloy dû à Pierre Glaudes et David Cocksey.

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