BnF, Choix du bibliothécaire

Margerin et Lucien bientôt sur la route d’Atacama ?

22 février 2018

Frank Margerin, auteur, scénariste, dessinateur et musicien, Lauréat du Grand Prix d’Angoulême en 1992, Festival International de la Bande dessinée dont la 45ème édition s’est tenue fin janvier, est connu pour être le créateur du personnage Lucien. Il a été l’un des piliers du magazine de BD Métal Hurlant, a collaboré avec Les Humanoïdes associés ainsi qu’avec Fluide glacial et Dargaud. Il a récemment publié le cinquième opus de la série Je veux une Harley et l’album Paroles de Johnny en octobre 2017.

Il sera l’invité d’honneur de la 25ème édition du festival de BD de Perros-Guirec qui aura lieu les 14 et 15 avril 2018. Incontestablement, un grand maître de la BD française.

Ses personnages, Lucien, Manu, Ricky, Momo et leurs amis ont pris vie au point de se confondre avec lui-même, fonctionnant comme des hétéronymes. « Lucien est timide comme moi », raconte Frank Margerin, « ses passions sont un peu les miennes : la moto, les copains, la musique, les pavillons, la boxe ». Ses histoires racontent la vie quotidienne. « J’essaie de partir de ce que j’observe. Si l’on observe bien on a toujours de la matière. Montrer notre vie de tous les jours, avec un certain regard avec une certaine dérision…une manière de vivre ».

Tous ses personnages ne sont pas réalistes ou beaux, même les filles, tous ont des grands nez et des grands doigts. Le réalisme au premier degré ne l’intéresse pas. « Je ne cherche pas à faire de réalisme sur le plan du dessin, mais sur celui du scénario. Je préfère que les lecteurs se retrouvent dans des histoires plutôt qu’ils se reconnaissent physiquement. Et quand on fait de l’humour, on peut se permettre de déformer les personnages. Ma mission sur terre c’est faire rire les gens, quoi qu’il arrive. Quand je dessine, je cherche des situations plutôt comiques ».

Lulu et Lucien sans banane

Il s’agit bien d’un univers propre à Margerin qui lui a permis de réussir la transformation dans le temps de ses personnages. Margerin c’est le dessinateur qui a osé faire ce que nul autre n’avait risqué. Faire évoluer ses personnages, les faire mourir, vieillir, changer. Lucien est né dans les années 80. Et il retrouvera ses « potes » 30 ans après. Contrairement à d’autres personnages de BD comme Tintin, Astérix et Lucky Luke, Margerin a fait vieillir Lucien et ses amis pour mieux les accompagner dans leurs aventures ! C’est ce qui l’a poussé à faire LuLu s’maque. Avec cet album, « j’ai voulu faire revenir Lucien plus âgé, différent, sur un autre sujet et puis…cela m’a permis de lui couper sa banane ».

La banane de Lucien c’est comme la houppette de Tintin. En principe, il ne faut pas y toucher. Mais, « j’avais envie justement de faire un peu provocation. Et je pensais que je pouvais difficilement le faire changer d’univers si lui-même ne changeait pas ! On vieillit, pourquoi nos personnages de BD ne vieilliraient-ils pas ? »

À la fin de Lulu s’maque, sa compagne Suzie part aux États-Unis. Cela a donné la possibilité de le faire aller la retrouver aux States ! Lucien et ses amis voyagent et rencontrent là-bas de nouveaux personnages comme Ricky.

Et c’est bien de cela dont il s’agit, de voyage et rêves. « Ma scolarité, je l’ai passée à dessiner et à rêvasser ». Son choix pour le dessin s’impose de lui-même. Il était le premier en dessin et le dernier dans tout le reste. Aller à l’École des Arts appliqués était donc une évidence. Il était d’abord un grand lecteur de BD. Il avait une grande passion pour Spirou et Pilote auxquels il était abonné. « Mon rêve c’était faire de la BD ». Il a publié sa première BD en 1976, Simone et Léon, dans la revue Métal Hurlant, comme il le raconte dans un entretien avec Alain Vollerin. Il avait commencé par présenter ses dessins dans les agences de publicité, mais son style ne plaisait pas. Les agences cherchaient plutôt des styles épurés. Il a rencontré par hasard Jean-Pierre Dionnet de Métal Hurlant, qui lui a dit : « Faites-moi une histoire de quatre pages et si ça va, je la passe ! ». Margerin a fait Simone et Léon et il a été publié dans le n°6 de la revue. « D’un coup, j’ai tout laissé tomber et je suis passé à la bande dessinée à plein temps » !

Et comme il l’a précisé dans le livre de José-Louis Bocquet, très riche sur ces années Rock : « la BD c’est ma passion. Pour moi, l’évènement, en 1987, ce n’était pas la sortie d’un 45 tour du DenisTwiss avec la chanson Tu dis que tu l’M, classé dans le sacro-saint top 50, mais la sortie de mon album Lulu s’maque ».

Il voulait dessiner et raconter des histoires. Pour Margerin il est très important d’être à la fois auteur, scénariste et dessinateur. « Raconter des histoires est un plaisir dont je ne veux me priver pour rien au monde. Je peux dessiner, mais c’est beaucoup plus gratifiant, plus éclatant de raconter des histoires et ensuite de les mettre en images ». Les textes et l’histoire lui viennent rapidement. Devenir scénariste lui a appris à apprivoiser la BD. « Il m’est arrivé de ne pas pouvoir terminer une histoire comme dans Lucien et sa copine Suzie, Lucien la rencontre à la 17eme page seulement, pour un album de 48 pages ! D’un coup j’ai dû rajouter des pages. Cela a donné un album de 54 pages! Cet album m’a beaucoup appris ».

Margerin, voyageur et collectionneur

Margerin voyage souvent au Chili depuis qu’il a rencontré à Paris sa compagne chilienne. Il y a découvert les maisons du poète chilien Pablo Neruda, à Isla Negra et à Valparaíso, avec ses collections aussi immenses que les siennes.  Elles se font écho comme leurs collections de bouteilles ou de pièces d’anciens manèges. Margerin aime les vieux manèges et l’univers du Musée des Arts Forains à Paris. Collectionneur de collections comme Neruda, il pense que tout est collectionnable: « j’ai accumulé beaucoup de vieilleries ! Surtout des trucs qui ont fait partie du paysage de mon enfance. J’ai passé ma vie à chiner, à collectionner, à faire les décharges ».

Dans son atelier-domicile à Paris, il possède plus de 400 pulvérisateurs d’insecticide en provenance du monde entier. Des pistolets à eau, des guitares dont maintenant un « Charango », qu’il essaie d’apprivoiser, une collection de cartes postales de Valparaíso et de nombreux autres objets qu’il a créés et dessinés comme des livres, des boîtes, des jeux et des affiches.

Le Chili l’a ouvert à l’Amérique latine. L’un des moments les plus marquants de sa vie fut la découverte du désert d’Atacama. Lucien et ses amis iront peut-être au Chili pour parcourir cette région qui l’a tant impressionné. « Plus magique encore quand il est fleuri, impressionnant ! ».

Margerin a eu jusqu’à quatre motos dans son salon : « Je suis un motard mais pas un biker. A moto on éprouve une sensation de liberté, on apprécie la belle trajectoire de la route. Jeune, on prend plus de risques, on croit être en retard. Maintenant, c’est la liberté de réaliser ses rêves avant la fin. Je vais faire revenir Lucien, écrire un nouveau scénario, un nouveau voyage », nous confie-t-il.

Un voyage sans fin comme le rêve de tout jeune latino-américain de traverser la Panaméricaine ou tout simplement, de réussir à parcourir les presque 5000 kilomètres du Chili. « Qui sait, mais c’est pour bientôt, peut-être Lucien sur la route du désert d’Atacama ! ».

Propos recueillis par Nira Reyes Morales en décembre 2017 et en janvier 2018. Tous les clichés sont de l’auteure sauf le portrait de F. Margerin, libre de droits.

Pour en savoir plus

- Frank Margerin à la BnF

- Lire ses bandes dessinées en Haut-de-jardin

- Frank Margerin, invité d’honneur du Festival de la BD de Perros-Guirec (14-15 avril 2018)

La bande-dessinée à la BnF

- Journée d’étude, jeudi 22 mars 2018 « Dessin satirique et bande dessinée ». Remise du 5e Trophée Presse Citron BnF. Petit auditorium. Site François Mitterrand. 10h-17h ;

- Billet de blog Gallica : « Antoine Sausverd et Töpfferiana : aventures d’un gallicanaute » sur les débuts de la bande dessinée ;

- « La nouvelle jeunesse de la bande dessinée ». Revue des Livres pour enfants 289, juin 2016.

- Florence Leleu, « Le roman graphique à la BnF », dans Chroniques, Janvier-mars 2018, p. 25.

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