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[Salon Livre Paris 2018] Sur les traces des écrivains voyageurs en Sibérie

17 mars 2018

La Russie est à l’honneur au Salon du livre de Paris cette année. A cette occasion, nous vous proposons un voyage aux côtés des écrivains voyageurs en Sibérie…

Si l’on excepte quelques notables exceptions (Chappe d’Auteroche, Bourdier…) les voyages en Sibérie ont été plus rares que ceux en Russie occidentale avant la fin du siècle dernier. C’est en fait avec la fin de l’URSS que tout change. S’offre alors aux voyageurs un territoire immense, dont chacun se plaît à rappeler la superficie et le nombre de fuseaux horaires, peu peuplé, qui fut longtemps inaccessible voire, pour certaines villes, fermé aux étrangers. Aujourd’hui encore la Sibérie reste une terre d’exploration et de découvertes, « cette étendue du bout des cartes […] une des terres les plus hostiles du monde » ; c’est « une terre sauvage, ouverte depuis peu au monde extérieur, au climat rude et aux immensités très peu arpentées », un « grand désert humain ».

Voici donc un bref panorama des écrivains voyageurs (ou des voyageurs écrivains) contemporains français en Sibérie.

On ne va pas en Sibérie par hasard ; certains ont un projet précis, qui relève parfois du défi : « on joue à l’ermite » en passant plusieurs mois au bord du lac Baïkal, on refait le chemin suivi par Rawicz et d’autres évadés du Goulag, on descend la Léna en canoë. Si le défi est physique il est aussi mental : aller en Sibérie c’est accepter d’affronter la solitude et les dangers de la nature. On revendique alors un côté baroudeur, souvent mis en valeur par les illustrations qui accompagnent le texte et on montre qu’on peut de débrouiller seul, comme Philippe Sauve : « Mon but est de montrer au public français, à travers mes écrits et les images que je tourne, les beautés de la Sibérie et comment l’homme peut vivre grâce aux ressources de la nature ». On insiste souvent sur l’immensité et l’isolement du territoire et des populations qui l’habitent, sur la solitude du voyageur, sur les contrées sauvages et pleines de danger… La Sibérie, territoire souvent considéré comme hostile, reste aujourd’hui le paradis des touristes férus d’aventure sportive, souvent au coeur des péripéties qu’ils racontent.

Pour d’autres aller en Sibérie est moins une aventure en forme d’exploit qu’une aventure géographique : le voyageur se place alors moins au centre de son récit. Tous les voyageurs, même ceux qui voyagent l’été, parlent du froid : s’ils ne l’ont pas subi, ils citent les températures les plus basses dont ils ont entendu parler dans ce qui est le « lieu habité le plus froid du monde » ; ils parlent de l’espace, d’un territoire qui semble sans limites et qui s’étend sur deux continents, même si comme le rapporte Danièle Sallenave : « C’est à mon retour en France que cette (faible) barrière géographique se révèle pour ce qu’elle est : une invention du géographe et cartographe officiel de Pierre le Grand, Vassili Tatischeff, à qui celui-ci avait confié la mission en 1723 de fixer la limite d’un continent européen. La ligne de crête des monts Oural fera l’affaire ». Mais il y a en Sibérie un mystère géographique qui a passionné Cédric Gras dans Le Nord, c’est l’Est, aux confins de la Fédération de Russie : toute la Russie de l’Est était considérée du temps de l’URSS comme un « Territoire du Nord », ce qui valait aux personnes qui allaient y travailler des salaires dont l’importance variait selon les conditions climatiques. Pourtant, Vladivostok est « à la latitude de Cannes ». Ce même Cédric dans L’Hiver aux trousses parcourt l’Extrême-Orient russe en suivant la fin de l’automne, en faisant suivre le nom des lieux qu’il traverse de leur latitude.

On peut aussi faire du tourisme de façon plus classique, par exemple en descendant la Léna sur un bateau de croisière comme Eric Faye et Christian Garcin. Mais c’est surtout le Transsibérien qui attire, sinon les foules, du moins le plus grand nombre de personnes. Il a même son guide touristique. On peut le prendre en mode baroudeur ou en mode voyage accompagné. Dans le premier cas, l’important c’est de rencontrer la population locale, tout du moins celle qui voyage dans le train. Dans le second, si les contacts avec les autochtones sont aussi recherchés, le voyage est surtout culturel. Ce sera le cas pour Danièle Sallenave et Dominique Fernandez qui ont tous deux participé au « Transsibérien des écrivains » en 2010 et dont les deux livres publiés peu après se répondent parfaitement, y compris dans le choix des illustrations. On y parle beaucoup du confort des hôtels ou du train, de la qualité de la nourriture, mais chaque escale est surtout l’occasion de visites et de références littéraires (qu’on retrouve aussi souvent plus simplement évoquées dans d’autres textes : Pouchkine, Arseniev, Cendrars, Mandelstam, Kessel, Peskov… et Sylvain Tesson, dont la renommée actuelle fait qu’il est souvent cité par les autres auteurs, quand il n’en est pas le préfacier).

Ces deux livres sont aussi l’occasion de commentaires historiques, aussi bien sur la « Russie éternelle » que sur le Goulag. Car les traces du passé soviétique sont encore partout, non seulement dans les statues de Lénine mais surtout dans ce sentiment d’abandon qu’éprouvent beaucoup d’habitants. C’est notamment le cas dans les villes du nord de la Russie, comme Tiksi, « désolée », « sinistrée ». Si Norilsk s’en sort mieux, car les mines y sont toujours exploitées, elle est au départ pour Caryl Férey « la ville la plus pourrie du monde ». Il finit toutefois par reconnaître qu’il « aime bien cette ville ». C’est que la Sibérie donne encore le sentiment de découvrir quelque chose et que, comme Cédric Gras avec Vladivostok, il faut prendre son temps pour en apprécier les charmes. La Sibérie est fascinante par toute la mythologie qu’elle véhicule, mais aussi par son présent, avec les particularités dues à sa situation géographique (ressources immenses donc jugées inépuisables, difficulté de les mettre en valeur, manque d’infrastructures, carrefour géopolitique…). Les spécificités de sa population demeurent multiples, des solitaires qui vivent dans la Taïga, aux nostalgiques d’un temps où l’État investissait dans la mise en valeur du territoire, des spéculateurs soucieux de tirer le meilleur partie de ces richesses à ceux tout simplement qui, par hasard ou par choix, habitent en Sibérie.

Et si les touristes du Transsibérien, qui ne voient les paysages qu’à travers les vitres de leur train, semblent surtout intéressés par la culture et le passé, les autres voyageurs offrent de la Sibérie un portrait saisissant, entre beautés de la nature sauvage et autopsie de la Russie orientale contemporaine et de ceux qui l’habitent.

Pour aller plus loin

L’Exploration de la Sibérie, (Garcia, Antoine, Gauthier, Yves, Actes sud, 1996) fait le point sur l’histoire de la découverte et la mise en valeur du territoire. On peut le compléter par : L’Invention de la Sibérie par les voyageurs et écrivains français : XVIII-XIX siècles, (Moussa, Sarga, Stroev, Alexandre , s . d. Institut d’études slaves, 2014) qui propose des études poussées sur les premiers Français en Sibérie. Plus récemment et par curiosité L’URSS a le sourire, de Léon Zitrone (Presses pocket, 1968) comporte quelques pages sur un voyage en Sibérie avec une exaltation enthousiaste des réalisations soviétiques. On pourra le nuancer avec l’article pionnier : Brunet, Roger, « Géographie du Goulag », L’Espace géographique, 1981, n°3, repris dans Hérodote en 1987 et disponible en ligne sur Gallica.

Enfin, du côté anglo-saxon l’indispensable En Sibérie de Colin Thubron (Hoëbeke, 2010).

Bertrand Tassou, chargé de collections en géographie, Département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme.

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