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Takahata Isao, l’autre maître de l’animation japonaise

9 avril 2018

Isao Takahata est avec Hayao Miyazaki l’un des plus grands auteurs du cinéma japonais d’animation. Il s’est éteint le 5 avril à l’âge de 82 ans, trois ans tout juste après la sortie de son dernier film, Le conte de la princesse Kaguya.

Co-fondateur avec Hayao Miyazaki du studio d’animation Ghibli en 1985, Takahata est principalement connu en France pour la réalisation du Tombeau des lucioles (1988), adaptation d’un roman japonais mettant en scène deux enfants dans l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale.

Puisant son inspiration à des sources souvent littéraires, japonaises mais également étrangères et notamment françaises, son œuvre est aujourd’hui unanimement saluée comme alliant poésie délicate et peinture réaliste du quotidien.

  • Takahata, Prévert et la France

Isao Takahata entretenait des liens privilégiés avec la France, qui remontent au tout début de ses ambitions artistiques. Étudiant en littérature française à l’Université de Tokyo, dans les années 1950, il se passionne pour la poésie de Jacques Prévert qui l’amène, par des voies détournées, vers le monde de l’animation.

En effet, Prévert travaille alors à une adaptation en dessin animé du conte La bergère et le ramoneur, de Hans Christian Andersen, en collaboration avec Paul Grimault. Une première version du long-métrage sort en 1953 (il faudra attendre 1980 pour aboutir à la version définitive, intitulée Le roi et l’oiseau). Takahata est profondément marqué par les qualités techniques et la liberté de ton du film, qui démontrent que le dessin animé peut s’emparer de tous les sujets, mêmes les plus graves.

Dans sa carrière, il ne cessera ensuite de revendiquer Le roi et l’oiseau comme étant le point de départ de sa conception d’un dessin animé indépendant, ambitieux et exigeant.

Tout au long de sa vie, cette francophilie s’est exprimée par des échanges mêlant littérature et animation. Également francophone, il promeut activement les films d’animation français au Japon, s’impliquant dans leur distribution (pour Les triplettes de Belleville, de Sylvain Chomet) ; il supervise des traductions et doublages, comme ceux de Kirikou et la sorcière, de Michel Ocelot, ou traduit lui-même le texte de Jean Giono adapté en film d’animation par Frédéric Back en 1978, L’homme qui plantait des arbres.

En 2004, il revient à Prévert avec la parution d’une traduction commentée de Paroles. En 2015, il est décoré Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres en reconnaissance de ses qualités de passeur culturel entre la France et le Japon.

  • Un cinéma populaire japonais

Takahata a donc puisé son inspiration bien en dehors des frontières japonaises. Ses premières productions ont des accents exotiques (Horus, prince du soleil, 1968) ou européens (Heidi, 1974). Néanmoins, c’est précisément le souci du réalisme, inspiré par Prévert, qui le conduit à se cantonner assez tôt dans sa carrière à la description naturaliste d’un quotidien qu’il connaît, c’est-à-dire japonais.

Et en effet, après Heidi, et contrairement à Miyazaki qui installe parfois ses récits dans des contextes européens fantasmés (comme Kiki la petite sorcière ou Le château ambulant), les œuvres de Takahata s’ancrent résolument dans la culture populaire japonaise.

En 1994, Takahata nourrit son film Pompoko de références à des figures japonaises fantastiques et populaires : il y décrit le combat d’une tribu de tanuki pour sauvegarder son environnement face à des promoteurs qui menacent de détruire leur forêt. Ces animaux, que l’on appelle en français chiens viverrins, sont au Japon des êtres magiques, dotés d’une intelligence qui leur permet de jouer bien des tours aux humains.

Ils font à ce titre partie des yôkai, créatures surnaturelles aux formes multiples, que Pompoko met aussi en scène dans un défilé bariolé et tonitruant. Squelettes géants, parapluies cyclopes, femmes-lanternes se succèdent comme autant de personnages empruntés aux estampes horrifiques de l’époque d’Edo. On retrouve certaines de ces représentations dans les manuscrits et livrets xylographes japonais conservés par la BnF ; il est également à noter que les yôkai sont au cœur de l’exposition Enfers et fantômes d’Asie, actuellement au musée du quai Branly.

Takahata émaille également ses œuvres de nombreuses références littéraires et artistiques. Dans Mes voisins les Yamada, comédie familiale adaptée d’un manga, les scènes du quotidien intègrent des motifs plus fantaisistes mais familiers pour le public japonais: un enfant naît dans une pêche géante (allusion au conte Momotarô), un autre dans un bambou coupé  ; ou encore, la famille au complet se retrouve serrée dans une barque voguant dans une mer démontée, sur une vague qui n’est autre que celle d’Hokusai.

Sorti en 2015, Le conte de la princesse Kaguya est une adaptation d’un ensemble de récits datant du Xe siècle, connus des japonais de tous âges, concernant Kaguya-hime, la “princesse Kaguya”. On les désigne également sous le nom de Conte du coupeur de bambou, (Taketori monogatari), en référence au fameux bambou coupé dans la montagne par un bûcheron, qui y découvre une petite fille. D’une grande beauté, celle-ci attire en grandissant des prétendants fortunés, qu’elle éconduit en leur confiant des quêtes impossibles à réaliser.

À la fin du conte, son origine est dévoilée : il s’agit d’une princesse de la lune, qui rêvait de découvrir la Terre et y a été envoyée pour la punir de son trop grand désir de liberté. Les différents épisodes du conte ont fait l’objet d’innombrables versions au fil des siècles, certaines richement illustrées ; la BnF en conserve quelques-unes, des rouleaux peints du XVIIe siècle aux mangas très récents, en passant par des récits recueillis par des ethnologues.

  • Le dessin au service du réalisme

Le souvenir le plus marquant que laissera Takahata, au moins pour le public français, est probablement celui du Tombeau des lucioles. Ayant lui-même vécu la destruction de la guerre, il est un pacifiste convaincu, et c’est pourquoi il choisit en 1988 d’adapter le roman partiellement autobiographique d’Akiyuki Nosaka.

L’histoire est celle de Seita, un garçon de 14 ans, et de sa sœur Setsuko, âgée de 4 ans, livrés à eux-mêmes après que les bombes incendiaires américaines ont détruit leur maison et tué leurs parents. Le récit, d’un réalisme implacable, est sans espoir ; mêlant noirceur et poésie nichée dans les détails, le film suscite une émotion rarement atteinte par un dessin animé.

Au fil de ses nombreux entretiens, Takahata répétait que pour lui, le cinéma d’animation n’était pas un genre en soi ; il ne le définissait pas non plus par rapport au cinéma en prises de vues réelles. Son ambition était de parvenir à tout représenter, et à traiter de tous types de sujets, sociétaux, politiques, aussi bien que de la magie du quotidien. Au contraire, disait-il, l’animation permet d’élever son sujet au rang d’archétype : ainsi, Le tombeau des lucioles, en montrant la pire cruauté de la guerre, érige Seita et Setsuko en figures mythiques de l’enfance sacrifiée.

Interviewé par Libération en 2014, il affirmait : “ce qui a toujours été important pour moi, c’est de recréer, avec le dessin, des mondes vrais.” Pour coller au plus près au réel, Takahata a employé dès les années 1980 des procédés d’animation innovants, qui contrastent avec ceux qui étaient en cours à la même époque chez Disney.

Dans Le tombeau des lucioles, par exemple, la palette de couleur est désaturée, les mouvements sont lents ; Takahata veut “créer de la distance” afin de permettre au spectateur de s’emparer subtilement de l’émotion. Il ne souhaite pas céder à la facilité d’une musique trop présente ou de mouvements rapides qui viseraient à capter l’attention à tout prix.

Ce réalisme distancié, méticuleux, mais qui intègre aussi la magie (Pompoko, Le conte de la princesse Kaguya, etc.) peut sans doute être rapproché du réalisme fantastique d’autres japonais ayant rencontré le succès à l’étranger, et en particulier en France : on pense ici à Haruki Murakami ou bien encore à Jirô Taniguchi.

  • Pour en savoir plus

Voir et revoir les films d’Isao Takahata en Haut-de-jardin ou en Rez-de-jardin ; particulièrement Jours d’hiver.
Retrouvez tout sur Takahata dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France ou celui de la Bibliothèque nationale japonaise.

  • Pour en savoir toujours plus

Lire l’entretien donné par Takahata à Olivier Séguret pour Libération.
Écoutez l’émission de radio Passeurs de réel : Isao Takahata pour France Culture.
Retrouvez les yôkai, chers à Takahata et Miyazaki dans l’exposition Enfers et fantômes d’Asie et sa programmation de films Fantômes d’amour et de terreur, vision d’un cinéma hanté au musée du quai Branly - Jacques Chirac (du 10 avril au 15 juillet 2018).

Découvrir tous les événements organisés à partir de juin 2018, à l’occasion du 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon : Japonismes 2018 : les âmes en résonance.

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Coralie Castel (BnF) et Julien Farenc (BnF)

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Crédit photographique : Le conte de la princesse Kaguya (かぐや姫の物語), Buena Vista home entertainment, 2015 © Studio Ghibli (DR)

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