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Pourquoi retraduire “1984″ de George Orwell aujourd’hui ?

9 novembre 2018

Près de 70 ans après sa première traduction française, Josée Kamoun et la maison d’édition Gallimard décident de donner une nouvelle peau au texte de George Orwell.

Pourquoi retraduire 1984 ? La traductrice apporte deux réponses : «  les retraductions sont nécessaires de toute façon. On ne se demande pas pourquoi il faut remettre une pièce en scène ». De plus, « aucune n’avait été tentée depuis la première traduction du texte en français, en 1950 ». Cette nouvelle traduction-évènement amène à s’interroger sur l’engouement récent que suscite cette dystopie publiée en 1949.

Le livre, une valeur refuge en temps de crise

En janvier 2017, les ventes de 1984 explosent en ligne et place le livre en tête des best-sellers. Les éditions Penguin enregistrent une augmentation de 9500% des ventes en quelques jours et commandent 70 000 exemplaires pour faire face à la demande.

Un sujet qui fascine partout dans le monde

En interrogeant Europresse (une base de données regroupant des articles de presse, disponible dans les ressources électroniques de toutes les salles de lecture), depuis 2007 à aujourd’hui avec les mots-clés « Orwell » et « 1984 », on constate que cet ouvrage est toujours présent dans les débats. Les 292 sources interrogées pour l’Asie renvoient à près de 310 résultats, un exemple au Pakistan : « Big Brother is watching you ». On recense 80 renvois dans la presse africaine, Afrique du nord comprise (pour 96 sources). En 2015, par exemple, l’événement littéraire de l’année en Algérie, d’après le journal Liberté, s’intitulait « 2084, la fin du monde » de Boualem Sansal. Au Moyen Orient, on trouve 82 occurrences dans la presse (pour 41 sources). Le thème du newspeak (”novlangue”) revient plusieurs fois. Moins fréquent dans les journaux australiens (33 occurrences), le sujet est plutôt invoqué pour illustrer une situation politique actuelle (164 sources pour l’Océanie). Enfin, la presse du continent américain obtient, avec 2796 sources, le chiffre important de 4400 renvois. Ce résultat fait état par exemple de nombreuses adaptations (théâtrales notamment).

George Orwell affirmait : « Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux”. Pour Josée Kamoun, traduire un auteur qui a tant réfléchi au sens et au poids des mots s’avère être une tâche particulièrement délicate.

Une nouvelle version plus littéraire

Débarrassée de ses périphrases - nécessaires à l’époque de sa parution - la nouvelle traduction s’attache à rendre plus finement l’étrangeté et la crudité du texte. Aujourd’hui le lecteur a une meilleure connaissance du monde d’Orwell que les Français des années 1950. Ainsi, le “pub” traduit par “bistrot” dans la première version reprend son sens britannique. Comme l’explique la traductrice :

« J’ai donc tendu vers une sorte d’ascèse pour me couler au maximum dans ce verbe coupant »

Outre ce travail de dépouillement, Josée Kamoun opère une recherche de cohérence et de précision sur la langue rétablissant le rendu de l’écriture incisive et compacte caractéristique d’Orwell. En donnant un nouvel éclairage au texte, sa traduction rappelle le rôle central de la traduction littéraire dans la transmission et la redécouverte des textes.

D’une part, le travail d’orfèvre du traducteur interroge et reprécise la langue pour entrer dans l’essence-même de la pensée de l’auteur. Et d’autre part, comme l’a rappelé l’historien Blaise Wilfert-Portal lors de la journée de conférences à la BnF consacrée à la traduction, celle-ci entretient un rapport étroit avec le politique : « Le traducteur est un passeur. Il défie les frontières [...], met en cause la territorialisation imposée par un certain nombre de pouvoirs » et, à travers le concept de transnation, les appartenances nationales.

Le XXIe siècle, un monde orwellien ?

Si les lecteurs de l’époque reconnaissent les pratiques de la “Guerre froide”, dont le terme a été popularisé par G. Orwell, la réception de l’œuvre ne connaît qu’un engouement récent. En 1984, on ne croyait pas à une résurgence orwellienne. En revanche, depuis les années 1990, la littérature d’anticipation connaît un regain d’intérêt.

Orwell dépeint un monde où l’information, à laquelle on ne peut se soustraire, est diffusée en permanence sur des “télécrans”. Depuis deux décennies, ces “télécrans” fleurissent dans les foyers: à la fois émetteurs et moyens d’écoute, les téléphones portables diffusent des flux d’information continue. De nombreuses affaires d’espionnage ont été révélées comme en témoigne l’interrogation d’Europresse : on obtient ainsi plus d’un million de résultats avec la recherche « sur écoute ». En 2016, un article du Monde relevait un pic de vente du roman lors des révélations en 2013 du lanceur d’alerte américain Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse d’Internet : les « périodes de crise ou de désarroi collectif se traduisent souvent dans les ventes de livres, objets perçus comme une valeur refuge ». Plus récemment, en janvier 2017, une nouvelle crise de l’information a secoué les États-Unis lorsque l’attaché de presse de Donald Trump a parlé de « désaccords sur les faits » ou encore « faits alternatifs ». On pourrait penser au slogan du Sociang, « qui contrôle le passé, contrôle l’avenir ».

En outre, dans 1984, l’état de guerre permanent entre les 3 grands blocs, l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia,  est l’outil qui permet de faire accepter des conditions de vie misérables aux populations ; ces tensions géo-politiques n’ont d’autres buts que de détourner le regard et d’accroître toujours plus la consommation, une analyse toujours d’actualité dans nos sociétés contemporaines.

Enfin, reste le thème non moins central de l’”épure” de la langue : supprimer la transgression en supprimant des nuances et des concepts est la mission de fonctionnaires du Ministère de la Vérité. Orwell nous met en garde sur la langue qu’on appauvrit, sur les textes qui viennent à manquer. Aujourd’hui le riche travail effectué sur les œuvres patrimoniales, y compris via d’autres médias, nous montre que nous ne sommes pas en dystopie, comme le rappelle la traductrice Josée Kamoun :

« L’original ne “vieillit” pas et devient un classique précisément par le regard porté sur lui au fil du temps [...] Et aussi par les traductions successives qui en mettent au jour la richesse. »

La traduction à la BnF

- Conférences BnF les Ateliers du livre (2017) : Au cœur des circulations internationales du livre : traducteurs, agents et autres passeurs

- Conférence Les lundis de l’Arsenal (2017): la Traduction dans tous ses états

- La traduction littéraire, George Orwell et 1984 à la BnF

- Les traducteurs sur le portail des Métiers du livre

- Bibliographies :

Au cœur des circulations internationales du livre : traducteurs, agents et autres passeurs

et Traduire en « langue françoyse » : humanisme et traduction au XVIe siècle

Pour aller plus loin

- 35e Assises de la traduction d’Arles : 9-11 novembre 2018 : Traduire le temps ;

- Festival VO-VF: Gif-sur-Yvette ;

- « Les traducteurs sont des inutiles » (vidéo de l’Association des traducteurs littéraires de France, 2014) ;

- et sur Télérama, un film qui fait l’éloge des traducteurs.

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