Manifestations

Les combats de Minuit

5 décembre 2018
affiche de l'exposition

affiche de l'exposition

Plus que quelques jours, jusqu’au 9 décembre, pour découvrir la très belle exposition, Les combats de Minuit : dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon, ouverte en accès-libre du mardi au samedi de 10h à 19h, et le dimanche de 13h à 19h, sur le site François Mitterrand !

Cette exposition célèbre le don fait à la BnF de la bibliothèque de Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit de 1948 à sa mort en 2001, et de sa femme Annette, disparue en 2014. Ces quelques 900 livres, donnés en 2015 par les enfants du couple, ont aujourd’hui rejoint la Réserve des livres rares. Par le jeu des dédicaces manuscrites de leurs auteurs, ils dessinent le portrait d’un éditeur audacieux, exigeant, combattant.

La librairie « La Porte étroite », rue Bonaparte. C’est là que Jérôme Lindon rencontre pour la première fois, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Annette Rosenfeld, qui deviendra son épouse, en 1947. Elle y travaille, lui veut devenir éditeur. Après des années passées dans le maquis puis dans l’armée de libération de la France, Jérôme vient de retrouver la vie civile. La guerre a laissé en lui plusieurs empreintes ineffaçables : la découverte d’une identité juive occultée par l’assimilation laïque de ses parents et grands-parents, qui se traduit par l’étude de l’hébreu et la rédaction d’un livre, Jonas, qui paraît en 1955 ; la nécessité de l’insoumission, lorsque les circonstances l’exigent ; et la volonté de défendre, d’une manière quasi gaullienne, une « certaine idée de la France »… autant de convictions appelées à marquer sa vie d’éditeur.

Pour l’heure, grâce à un ancien camarade de régiment, il entre fin 1946 comme stagiaire à la fabrication des Éditions de Minuit, fondées dans la clandestinité, dans « l’ombre » - d’où leur nom - par Pierre de Lescure et le célèbre auteur du Silence de la mer, Vercors. La maison est alors en grande difficulté financière. Jérôme Lindon propose l’apport en capitaux de son beau-père, Marcel Rosenfeld, bibliophile passionné et administrateur de sociétés, qui accepte d’avancer un million de francs. Cette aide substantielle facilite l’ascension de Lindon dans la hiérarchie de Minuit. Il devient vite l’un des trois PDG de l’entreprise, aux côtés de Vercors et de Paul Silva-Colonel. Ce fragile équilibre se rompt cependant lorsque Vercors réclame un « droit de veto » sur les futures publications. Jérôme refuse, dans un élan à la fois audacieux et déterminé. Il écrira plus tard « Je ne parviens pas, encore aujourd’hui, à comprendre où le petit jeune homme totalement ignorant des affaires que j’étais trouva le courage de repousser Vercors ». Ce dernier démissionne alors, persuadé que la maison ne survivra pas après lui.

Combats politiques

Parvenu à la tête des Éditions de Minuit, Lindon s’inscrit d’abord dans le passé résistant de la maison et publie des textes polémiques au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il édite la Lettre aux directeurs de la Résistance de Jean Paulhan, en 1952, qui dénonce les dérives de l’épuration, au moment même où son père, magistrat, préside aux plus grands procès d’épuration de la période. Il publie un ouvrage sur la résistance au nazisme en Allemagne, La Rose blanche, d’Inge Scholl, en 1955. Il est aussi l’un des premiers à éditer des textes de littérature concentrationnaire : la trilogie sur Auschwitz de Charlotte Delbo, notamment. Ce rôle de pionnier est toujours minimisé par Lindon lors de ses interviews.

Homme de combat, Lindon se défendra cependant toujours d’être un éditeur politique à l’instar d’un François Maspero. Il souhaite surtout donner la parole à ceux qui demandent à faire entendre leur voix : les résistants mais aussi les travailleurs sociaux ou encore les prêtres-ouvriers, condamnés alors par l’Église.

Le combat contre la barbarie nazie trouve pour beaucoup de résistants un prolongement dans la lutte pour l’indépendance algérienne et la dénonciation de l’usage de la torture par l’armée française. Lindon publie ainsi en 1958 le très polémique ouvrage d’Henri Alleg, La Question, et celui de son ami Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin, contre la torture en Algérie. Lindon se charge aussi d’imprimer à l’été 1960 le Manifeste des 121 ou Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie paraphé par de nombreux intellectuels et écrivains dont certains sont des auteurs maison.

La ligne éditoriale des Éditions de Minuit entend  également se tourner vers la philosophie et les sciences humaines. Des collections telles que « Le sens commun », « Critique » et « Argument » sont créées dans lesquelles des intellectuels aussi importants que Pierre Bourdieu ou Gilles Deleuze publient leurs textes.

Combats sociaux

En parallèle, dans la France des Trente Glorieuses, Lindon entend combattre la censure morale et briser certains tabous de société. Il publie Jean-Paul, roman de Maurice Guersant centré sur l’homosexualité masculine, en 1953, et Le Corps lesbien de Monique Wittig, en 1973. Il crée également une collection, « Autrement dites », réservée aux écrits des femmes. La Partagée, de Barbara et Christine de Coninck, sur la prostitution féminine, en constitue le premier numéro. La dédicace rédigée par les deux auteures est éloquente : « À Jérôme Lindon, qui a su lire dans ce livre ce que nous voulions faire entendre ». En 1962 paraît Contraception orale ou locale, écrit par l’une de ses cousines éloignées, le docteur Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, qui en lui envoyant son ouvrage note qu’elle lui adresse un nouveau « bouquin à procès » …

Les Éditions de Minuit ne sont pas uniquement des éditions « de combat ». Lindon, très attiré par le genre graphique - son grand-père était peintre et lui-même a été tenté par l’École des Beaux-arts - s’efforce de relancer le genre du roman-photo.

Amoureux de Paris et de ses promenades le long des quais, il s’intéresse aux plans de Le Corbusier pour la capitale, mais aussi au vieux Paris et à son histoire. Au moment où il se lance avec Jacques Hillairet dans l’aventure de l’évocation du Vieux Paris, il dessine lui-même un tableau du Siège de Paris par les Normands au XIe siècle.

Combats littéraires

Sur un plan littéraire, le grand tournant pour les Éditions de Minuit, le grand choc esthétique existentiel de Lindon est certainement sa découverte de l’œuvre de Beckett en 1951. Il déclarera « D’une certaine façon, le fondateur des Éditions de Minuit, c’est Beckett ». La lecture de Molloy est en effet une révélation. Il publie la trilogie (Molloy, Malone meurt et L’Innommable) et soutient l’auteur dans la représentation de ses œuvres au théâtre.

Une autre grande rencontre pour Lindon est celle d’Alain Robbe-Grillet. Si son premier livre Les Gommes est publié en 1953 dans un silence absolu de la part de la critique, le suivant, La Jalousie, ainsi que Tropismes, de Nathalie Sarraute, font naître sous la plume du journaliste Émile Henriot l’expression « Nouveau Roman », pour qualifier cette littérature. Robbe-Grillet écrit « L’idée commençait à se répandre qu’un groupe d’agitateurs terroristes sortait soudain de son maquis pour dynamiter la république des lettres ». Les années 1957-1958 constituent un point d’orgue avec, outre Beckett et Robbe-Grillet, la publication d’œuvres de Nathalie Sarraute, Claude Simon, Michel Butor, Marguerite Duras, Robert Pinget et Claude Ollier. En 1957, La Modification remporte le prix Renaudot. Jérôme Lindon, pour qui la qualité littéraire importe plus que la rentabilité de court terme, soutient autant ses auteurs à succès que ceux qui ne vendent que peu de livres comme Robert Pinget ou Boris Vian.

Une photographie prise en 1959 devant les locaux de la maison d’édition témoigne de cette période d’apogée : au premier plan figurent Nathalie Sarraute et Michel Butor, arrivé en retard ; au second plan : Claude Simon, Claude Mauriac, Alain Robbe-Grillet et Jérôme Lindon.

À la fin des années 1970, lorsque Lindon édite Jean Echenoz, puis Jean-Philippe Toussaint, Marie NDiaye, Christian Oster, Christian Gailly, Jean Rouaud, parmi bien d’autres, il a le sentiment de devenir l’éditeur d’une nouvelle génération d’écrivains ayant davantage l’âge de ses enfants. Cependant, il est devenu une figure mythique de l’édition française, dans un paysage éditorial en pleine mutation. Les jeunes auteurs, admirateurs de Beckett, ont le sentiment de marcher dans les pas du grand écrivain en étant édités chez Minuit. La période n’est d’ailleurs pas exempte de toute bataille : la défense de la librairie indépendante, le prix unique du livre, le droit de prêt en bibliothèque sont autant de combats devant lesquels Lindon, fidèle à son habitude, ne recule pas. Il est cependant de plus en plus secondé par sa fille, Irène, présente aux Éditions dès le début des années 1970 et qui devient peu à peu l’interlocutrice privilégiée des auteurs, dans la lignée des convictions de son père. Son frère, Mathieu Lindon écrira ce très bel hommage au grand éditeur disparu :

« Mon père n’était pas artiste, pas écrivain, mais il mettait les écrivains au-dessus de tous. Il s’estimait leur représentant et, à défaut de sa vie, il avait fait de sa profession une œuvre d’art, c’est ça qu’étaient pour lui les éditions de Minuit ».

L’exposition

Les combats de Minuit : dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon
Du 9 octobre au 9 décembre 2018 François-Mitterrand / Galerie des donateurs

Commissariat : Séverine Dupuch-Garnier, bibliothécaire-adjoint spécialisé, Anne Renoult, conservatrice, Bérénice Stoll, conservatrice, Réserve des livres rares, BnF

- le communiqué de presse

- l’article de Chroniques, le magazine de la BnF, septembre - décembre 2018 (présentation interactive)

Tschann 13 / Librairie de la BnF : rencontre autour de la biographie de Jean-Jacques Pauvert

À l’occasion de l’exposition “Les combats de Minuit” et de la sortie d’une biographie de Jean-Jacques Pauvert, la librairie de la BnF organise une rencontre autour de Jérôme Lindon et Jean-Jacques Pauvert, deux grandes figures de l’édition. Quelle était leur conception du métier ? Quel fut leur engagement dans la profession ?

Rencontre animée par Olivier Cariguel, historien de l’édition, avec Chantal Aubry, auteure de Pauvert l’irréductible. Une contre-histoire de l’édition (L’échappée, 2018) et Anne Renoult, Réserve des livres rares et commissaire de l’exposition “Les combats de Minuit”.

Mercredi 5 décembre 2018 à 18h30, Librairie de la BnF, site François-Mitterrand.

Pour en savoir plus

- La Littérature de Minuit. Sélection de lectures proposée dans la salle H

- Le site des Éditions de Minuit

- Les Éditions de Minuit à la BnF

Partager ce billet
  • TwitThis
  • Facebook
  • E-mail this story to a friend!
  • Print this article!
  • LinkedIn
Adresse du rétrolien (trackback) pour ce billet :
http://blog.bnf.fr/lecteurs/index.php/2018/12/les-combats-de-minuit/trackback/

 

Laissez un commentaire