Hommage

Antonio Machado : un poète dans La Retirada

19 février 2019
Antonio Machadopar Joaquín Sorolla (1917)

Antonio Machado par Joaquín Sorolla (1917)

Il y a quatre-vingts ans mourait à Collioure Antonio Machado, 25 jours après son arrivée en France avec sa mère, son frère José et sa belle-sœur Matea, accompagnés de leur ami l’écrivain Corpus Barga.

Ayant dû quitter Barcelone le 22 janvier 1939, trois jours avant la prise de cette ville par l’armée franquiste, la famille arrive après bien des difficultés à la gare de Collioure le samedi 28 janvier, épuisée et désespérée. Grâce à l’aide d’habitants bouleversés par les désastres de la guerre d’Espagne, la famille trouve refuge dans l’hôtel Bougnol Quintana, situé sur la place principale de la ville, près de la gare.

À Collioure, Machado ne sort pas beaucoup de l’hôtel. Il descend de sa chambre pour manger et pour faire quelques rares promenades avec son frère José. Il est miné par la tristesse et la maladie, il n’écrit plus, il souffre de son exil qui le sépare de son pays. Antonio Machado meurt le 22 février 1939. Sa mère meurt trois jours après.

Un fervent républicain

Bien que n’appartenant à aucun parti politique, Antonio Machado fut un homme engagé. Il avait de solides convictions, fruits de son environnement familial républicain et des enseignements reçus à la Institución libre de enseñanza, très importante en Espagne à cette époque.

Le poète est aux côtés de la République durant les années 1931-1939. En 1934, il hisse le drapeau républicain à la mairie de Ségovie et signe un manifeste contre la terreur nazie, publié dans le journal El heraldo de Madrid. Le 18 avril 1936, les élections donnent la victoire au Frente popular. Antonio Machado signe avec Manuel Azaña, président de la République, et avec d’autres intellectuels le manifeste de l’Union universelle pour la paix. Ces engagements l’obligent à fuir la répression de l’armée franquiste. Lorsque la guerre éclate, Machado et sa famille, conseillés par leurs amis, les écrivains León Felipe et Rafael Alberti, quittent Madrid pour le petit village de Rocafort, près de Valencia, en novembre 1936.

Durant les trois années de guerre, il ne cesse d’écrire : dans la revue Hora de España, dans Cahiers de la Casa de la cultura de Valencia ainsi que dans le quotidien La Vanguardia de Barcelone. Il écrit aussi pour des revues, des journaux et des brochures. En avril 1938, il reçoit un télégramme où il est invité à partir avec sa famille pour Barcelone, le départ se fait le lendemain. Malgré la précarité de sa vie, la dureté de l’hiver, la fatigue, la maladie qui s’aggrave, Antonio Machado met sa plume au service de la cause républicaine, tout en sachant que la défaite est irrémédiable. Les nombreux écrits de ses dernières années ont été rassemblés dans plusieurs volumes.

Quelques repères biographiques

Fils d’Antonio Machado y Álvarez (1846-1893) et d’Ana Ruiz y Hernández (1854-1939), Antonio Machado, né le 26 juillet 1875 à Séville, est le deuxième fils d’une fratrie de quatre garçons : Manuel, José, Joaquín, Francisco et d’une sœur, Cipriana, morte à l’âge de dix ans. Son père, reconnu comme un illustre fondateur du folklore espagnol, est l’auteur de nombreux livres et dirige la fameuse Biblioteca de las tradiciones populares españolas.

Machado entre à l’école primaire à Séville. En 1883, la famille se déplace à Madrid suite à la nomination de son grand-père, Antonio Machado y Nuñez, comme professeur à l’université Centrale de Madrid. Les parents, soucieux de l’éducation de leurs fils, les inscrivent à la Institución libre de enseñanza, établissement privé et laïque créé en 1876 par un groupe d’intellectuels progressistes parmi lesquels Francisco Giner de los Rios. L’influence de cette institution sera fondamentale dans la vie du poète.

Séjours à Paris

En juin 1899, Antonio Machado rejoint son frère Manuel à Paris où il travaille pour les éditions Garnier en tant que traducteur. Machado fait la connaissance d’Oscar Wilde, de Jean Moréas, de l’Espagnol Pío Baroja, d’écrivains de la génération de 1898, du moderniste guatémaltèque Enrique Gómez Carrillo. Lors d’un deuxième voyage, en 1902, il rencontre le poète nicaraguayen Rubén Darío dont l’œuvre et la personnalité exerceront une influence sur le poète. En 1911, Machado reçoit une bourse d’études pour Paris, où il arrive avec son épouse Leonor Izquierdo Cuevas, qu’il a épousée en 1909. Il fréquente le Collège de France et suit les cours d’Henri Bergson, de Joseph Bédier, d’Antoine Meillet et d’Abel Lefranc, entre autres. Durant l’été de cette même année, sa femme tombe gravement malade et ils sont obligés de rentrer à Soria, où elle décède le 1er août 1911 à l’âge de 18 ans. À Paris, il écrit la première version de La tierra de Alvargonzález, publiée dans la revue Mundial magazin (n°9, janvier, 1912, p. 213-220) dirigée par Rubén Darío et éditée dans la capitale française.

Après son retour en Espagne, il entreprend la traduction de Hernani de Victor Hugo, avec son frère Manuel et l’écrivain Francisco Villaespesa. La pièce de théâtre sera représentée au Teatro Español de Madrid en 1925.

Professeur de français : Soria, Baeza, Segovie et Madrid

Antonio Machado passe un concours pour devenir professeur de français. Il prend son poste à l’Institut général et technique de Soria en 1907. Des années plus tard, il se remémorera ces cinq années passées à Soria dans ses Obras completas et dans un entretien publié dans le journal La Voz de Madrid : son mariage, la perte de sa femme et les publications en 1912 de ses livres La Tierra de Alvargonzález et Campos de Castille. Miguel de Unamuno, Azorín, José Ortega y Gasset et bien d’autres écrivains saluent unanimement ces livres.

À la fin de l’année 1912, Antonio Machado est nommé à l’Institut général et technique d’enseignement à Baeza, petite ville d’Andalousie. Il demeure sept ans dans cette ville, où il entreprend des études de philosophie. Il obtient sa licence en 1918.

À la veille de la première guerre mondiale, l’Espagne vit un renouveau intellectuel et une effervescence littéraire. Nombreux sont les livres édités par les écrivains de la génération de 1898 : Juan Ramón Jiménez, Pío Baroja, José Ortega y Gasset, Azorín, Ramón del Valle Inclán, Rubén Darío, les frères Machado, Manuel et Antonio, et tant d’autres.

En 1916, il rencontre Federico García Lorca et lui lit l’une de ses compositions de La tierra de Alvargonzález. García Lorca joue au piano une danse de Manuel de Falla. Cette rencontre est entrée dans la légende.

Les éditions Calleja de Madrid publient un choix de poésies, Páginas escogidas, et la Residencia de estudiantes de Madrid publie la première édition de Poesías completas. Ces deux ouvrages sont très bien reçus tant par les lecteurs que par la presse. La seconde édition de Soledades, galerías y otros poemas est publiée en 1919. En octobre de la même année, Machado reçoit son ordre de mutation pour le lycée de Ségovie.

La presse locale rend un hommage élogieux au professeur de français et poète. Sa vie est partagée entre les enseignements au lycée, à l’université populaire (conçue pour la classe ouvrière) et aux réunions – « Tertulias » – avec ses amis au café la Unión et autres cafés de la ville. Il se rend à Madrid les fins de semaine.

Durant ces années vingt marquées par l’agitation syndicale, la défaite de l’armée espagnole contre le Maroc à Annual en 1921, la guerre avec le Maroc et de le coup d’état de Primo de Rivera en 1923, Machado crée avec ses amis – dont Miguel de Unamuno – la Ligue provinciale des droits de l’homme. En 1924, paraît à Madrid son troisième livre, Nuevas canciones. Il obtient le prix national de littérature. En 1927, il est élu à la Real academia de la lengua española, mais il ne prendra jamais possession de cette fonction.

Après la proclamation de la Seconde République le 14 avril 1931, il est nommé professeur de français au lycée Calderón de la Barca à Madrid où il s’installe à partir de 1932, puis, en 1935, au lycée Cervantes, jusqu’à son départ pour Valencia. Au cours de ces années, il compose une œuvre imposante : poésies, textes en prose, pièces de théâtre. Il écrit dans plusieurs revues comme la Revista de occidente créée par José Ortega y Gasset ; La plume dirigée par Manuel Azaña ; Indice fondée par Juan Ramón Jiménez.

Antonio Machado repose au cimetière de Collioure. Au fil des années, sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage où de nombreux Espagnols viennent se recueillir et laisser des messages dans une boîte aux lettres disposée à cet effet.

Le 22 juin 1989, le Conseil exécutif de l’UNESCO attribua à l’unanimité à Antonio Machado le titre de « poète universel ».

Pour en savoir plus

- Antonio Machado à la BnF (dataBnF) :
- Les livres d’Antonio Machado sont disponibles en libre-accès en bibliothèque d’étude, salle G et U, cote [86/4 MACHa]

- « Ma patrie a été vendue à l’étranger » par Antonio Machado. Ce soir, 19 juillet 1938
- « La vie et la mort des poètes. Le grand poète espagnol Antonio Machado est mort », par Louis Aragon. Regards, le 2 mars 1939

- Fondation Antonio Machado à Collioure
- Antonio Machado sur France culture

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Commentaires (1)

  1. Muy buen articulo corto y preciso

 

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