Hommage

Hommage à Emmanuel Hocquard (1940-2019)

11 février 2019
Raquel Lévy et Emmanuel Hocquard à Malakoff

Raquel Lévy et Emmanuel Hocquard à Malakoff

Poète, éditeur, traducteur, créateur de revue, Emmanuel Hocquard est mort le dimanche 27 janvier à Mérilheu (Hautes-Pyrénées), à l’âge de 78 ans. Son influence sur la poésie contemporaine aura été considérable.

Né le 11 avril 1940, il a grandi au Maroc, à Tanger. Il crée en 1969, la maison d’édition Orange Export Ltd, avec Raquel Lévy (1935-2014), sa compagne peintre. Cette structure originale est pendant près de 20 ans un foyer de rencontre entre les générations mais également une « bande » : Anne-Marie Albiach, Olivier Cadiot, Jean Daive, Roger Giroux, Joseph Guglielmi, Pascal Quignard, Jacques Roubaud, Claude Royet-Journoud, etc.

De 1969 à 1986, sont publiés une centaine de petits livres, conjuguant souvent le travail d’un peintre et d’un écrivain, qui témoignent de la vitalité d’une littérature exigeante.  L’ensemble a été réuni en 1986 en un volume : Orange Export Ltd. 1969-1986.

Hocquard joue, de fait, un rôle important dans la diffusion de la poésie contemporaine : il dirige également, de 1977 à 1991, le département de littérature contemporaine à l’Atelier de Recherche et de Création du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, où il organise chaque mercredi soir des lectures publiques pour faire entendre de nouvelles voix et publie un bulletin qui constitue une précieuse anthologie de la poésie de ces années-là. De 1993 à 2005, il enseigne ensuite à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux : à partir de 1998, son cours prend le nom de PISE, acronyme de « Procédures Images Son Écriture ».

Emmanuel Hocquard a enfin su se faire l’explorateur et le promoteur en France d’autres logiques et d’autres langues poétiques. Il fonde en 1989 avec le centre de Royaumont Un bureau sur l’Atlantique, association qui a pour but de faire connaître en France la poésie américaine contemporaine (Charles Reznikoff ou Michael Palmer par exemple) et de favoriser les échanges entre poètes français et américains. Une anthologie, dirigée en collaboration avec Claude Royet-Journoud, en résultera : 49 + 1 Nouveaux Poètes américains d’aujourd’hui (1991).

Ses propres textes s’inspirent des poètes de l’école objectiviste américaine, qu’il traduit, mais pas uniquement. Il avait affiché dans son bureau des portraits de ses modèles hétéroclites et « amis posthumes » : Montaigne, Deleuze, Reznikoff, Wittgenstein, Gertrude Stein et Raymond Chandler, disant : « J’ai mis Reznikoff entre Deleuze et Wittgenstein pour qu’ils ne se battent pas ». Tout au long de son œuvre, qui brasse des genres très divers, poésie, récits presque autobiographiques, textes théoriques ou roman, il n’a cessé de questionner l’écriture : l’écriture ne va jamais de soi ; écrire consiste justement à développer l’obscurité du langage et l’absence d’évidence de l’écriture.

Se définissant lui-même comme un « élégiaque inverse », il conjugue une préoccupation autobiographique avec une écriture nettoyée de tout pathos. Il aime en effet à travailler à partir du vécu le plus ordinaire, les lieux habités ou traversés, les êtres rencontrés, aimés, oubliés, perdus. Il écrit également avec et contre les lieux communs. En 1995, il intitule son « anthologie de poésie contemporaine » Tout le Monde se ressemble, car

« Dire que tout le monde se ressemble c’est dire que personne n’est pareil, en dépit d’un air de ressemblance entre tous » (p. 23).

Sa poésie se caractérise par son refus du lyrisme et des métaphores trop facilement idéalisantes. Il recherche une émotion « antilyrique » : il s’agit moins de l’expression d’un sujet que d’un effacement de celui-ci au profit d’un dehors du monde. Opérant un travail de déconstruction, il transcrit le réel en fragments éclatés et fait un grand usage des blancs, dans la page et dans la grammaire, très importante pour lui : « Grammaire et fiction sont un. », tels sont les derniers vers/mots d’Un test de solitude (POL, 1998) où il s’impose comme règle d’écriture la forme du sonnet revisitée.

L’essentiel de l’écriture est sans doute pour lui dans la construction, l’agencement, l’assemblage : écrire consiste à fabriquer une machine, pour reprendre un concept cher à Deleuze. Et cette machine doit être construite, détruite, reconstruite : Hocquard ainsi démonte et remonte ce qu’il nomme une « mécanique lyrique ».

Son formalisme s’accompagne d’un humour particulier qui fait beaucoup du charme de ses textes. L’esprit de sérieux y est sans cesse désamorcé par une distance parfois désinvolte, parfois polémique. Dans ses récits autobiographiques, il introduit cette distance humoristique par la référence au roman noir américain, mais son enquête se garde bien d’aboutir. Dans Un privé à Tanger (1987) puis Ma haie (2001), par exemple, l’écrivain se représente en enquêteur soupçonneux qui rassemble, à la manière d’un montage de film, poèmes, éléments d’un journal de voyage et textes critiques. Écrire, c’est en effet d’abord généraliser le doute et le questionnement, de manière radicale, interroger les conditions de l’écriture afin de les subvertir.

Son dernier livre, Le Cours de Pise, publié en 2018, est une somme imposante de 616 pages placée à l’enseigne de Wittgenstein et de Deleuze. Grâce à David Lespiau, y sont rassemblés un ensemble de textes relatifs à l’enseignement d’Emmanuel Hocquard à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux : notes de cours (dont les fameuses leçons de grammaire, structurées par les trois notions : Ethique, Logique et Poétique – ELP), textes de création, mais aussi lettres aux Pisans, anecdotes, indications pour les conditions du cours, souvenirs, recueil de citations privilégiées. Ce livre somme, hybride, qui fait de l’agencement d’éléments hétérogènes son principe directeur, réalise en quelque sorte le livre de poésie par excellence selon Emmanuel Hocquard : une machine langagière qui produit le monde tout en étant débordée par lui.

Lire Emmanuel Hocquard à la BnF

De nombreux titres sont disponibles en libre-accès : Une ville ou une petite île (Hachette/P.O.L, 1981), Aerea dans les forêts de Manhattan (POL, Paris, 1985), Un privé à Tanger (POL,1987), La Bibliothèque de Trieste (Éditions Royaumont, 1988), Le Cap de Bonne-Espérance (POL, 1989), Deux étages avec terrasse et vue sur le détroit (Royaumont, 1989), Les Élégies (POL, 1990), Théorie des tables ; suivie de Un malaise grammatical (POL, 1992), Le commanditaire : poème (avec Juliette Valéry, POL, 1993), Un test de solitude (POL, 1998), Le Consul d’Islande (POL, 2000), Ma haie (POL, 2001), L’Invention du verre (POL, 2003), Avant : une grammaire de Tanger : épilogue (Centre international de poésie, 2012) et Le cours de Pise (POL, 2018) ; ou dans Gallica intra muros en Bibliothèque de recherche, par exemple Album d’images de la villa Harris (Hachette/POL, 1978).

Des études sur son œuvre sont également disponibles en libre accès :
- Gilles A. Tiberghien. Emmanuel Hocquard. Paris : Seghers, 2006. (Poètes d’aujourd’hui)
- un Cahier critique de poésie. Marseille : CIPM ; Farrago ; Leo Scheer, 2001
- et un Dossier Emmanuel Hocquard coordonné par Xavier Person dans Le Matricule des Anges, 192, avril 2018.

Quelques liens pour aller plus loin

- Emmanuel Hocquard à la BnF
- Les pages des éditions P.O.L.
- Emmanuel Hocquard dans l’émission Apostrophes (Vidéo)
- à propos d’ Orange Export Ltd
- « Une saison Hocquard | Rencontres et archives » sur Remue.net
- Glenn Fetzer, « L’élégie en jeu chez Emmanuel Hocquard », Babel, 12 | 2005
- le Colloque international sur Emmanuel Hocquard en juin 2017 à la Sorbonne.

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