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Le monde en sphères : de la représentation scientifique du monde à la mégalomanie et à l’utopie

15 mai 2019


Le Cosmorama d’Albert Galeron

Forme parfaite qui n’a ni commencement ni fin, la figure de la sphère obsède architectes écrivains et artistes depuis l’Antiquité. Combinée à la volonté de représenter le monde, donc d’une certaine façon de le dominer, cette fascination s’est traduite au fil des siècles par nombre de projets souvent très farfelus, parfois étonnement rationnels, qui témoignent des conceptions scientifiques, géographiques et urbanistiques de leur temps : globes géants pour expositions universelles, terres concaves ou convexes à visées didactiques ou foraines et autres « réductions » scientifiques de la planète à l’échelle d’un immeuble. L’actuelle exposition Le monde en sphères à la BnF est une occasion de revenir sur le phénomène des Géoramas et autres globes démesurés qui parsèment l’histoire de l’architecture.

Le catalogue de l’exposition Globes : architecture et sciences explorent le monde (Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 2017-2018), à lire dans la salle F, recense une centaine de ces œuvres, réalisées ou non. Le XIXe siècle fut le plus fertile en inventions de ce genre, trahissant souvent la mégalomanie d’une époque marquée par l’expansion coloniale et l’exploration méthodique du monde. Le globe prend alors des proportions gigantesques comme dans les Géoramas de Delanglard, Charles-Auguste Guérin ou James Wyld.

On reste pantois devant ces réalisations, panoramas creux de plusieurs étages où les visiteurs traversaient littéralement la planète des pôles à l’équateur en montant ou descendant d’interminables escaliers, défilant à chaque étage devant la carte du monde reproduite sur la face interne du bâtiment. On se désespère de la destruction du Globe terrestre géant de Théodore Villard ou du Cosmorama d’Albert Galeron, qui contrairement à la tour Eiffel ne purent échapper au caractère éphémère des expositions universelles pour lesquelles ils furent conçus et réalisés. On s’amuse d’ailleurs de l’obsession de certains concepteurs de l’exposition de Chicago (1893), qui s’obstinent à recycler la tour parisienne en support de globes géants dans d’absurdes projets qui ne verront jamais le jour. C’est le cas de l’effarante Memorial tower de Charles E. Burton, empilement presque enfantin de formes géométriques (globe terrestre et cube) couronné par le triangle d’une pseudo Tour Eiffel.

Au pays des gratte-ciels l’influence mal digérée d’Eiffel débouche aussi parfois sur l’utopie absolue. En 1907, malgré le soutien d’industriels reconnus et un permis de construire en bonne et due forme, Samuel M. Friede et Albert M. Borden ne parviennent pas à dépasser le stade des fondations pour leur Globe Tower New-yorkaise destinée au parc d’attractions de Coney Island. Les dimensions monstrueuses de l’œuvre (elle inclut dans sa base un « colisée » de 6000 places pour assister à des spectacles de cirque à la Barnum) annoncent avec un siècle d’avance l’exubérance architecturale de certains projets actuels dans les Émirats ou en Asie. Mais elles interdisent aussi tout financement rationnel et l’affaire se termine en banqueroute et escroquerie. On ose dire que ce ne fut pas forcément un mal tant ce Meccano géant, mélange disgracieux de tour, de globe terrestre et de phare, illustre les limites du « toujours plus grand, toujours plus gros ».

Les réalisations qui suivront dans la première moitié du XXe siècle semblent en comparaison bien timorées : la sphère céleste de Wallace Atwood, les planétariums d’Oskar von Miller ou le puzzle géant en relief du globe de Roger Babson échappent au gigantisme et ignorent les prétentions artistiques (ou tout au moins décoratives) des créations précédentes au profit d’une rigueur toute scientifique. La Perisphere de Wallace Harrison et Jacques André Fouilhoux, réalisée en 1937 pour la World’s fair de New-York, semble la dernière représentante de la démesure des globes géants. À l’intérieur, le public y découvre depuis un double anneau rotatif l’immense maquette de Democracity, la ville idéale du futur, telle que la fantasment les héritiers de l’esprit positiviste du siècle précédent.


La Perisphere de Wallace Harrison et Jacques André Fouilhoux
Regards, 4 mai 1939, 277

Notons aussi, parmi les réalisations qui tranchent sur la grisaille didactique ambiante l’étonnant Mapparium de Chester L. Churchill, immense vitrail circulaire reprenant sur verre coloré le principe des géoramas du XIXe siècle.

Après 1945 la guerre froide et la conquête de l’espace aboutissent à des créations inattendues comme le très curieux Pentadome gonflable, un hémisphère de vinyle censé camoufler les missiles de l’US Air Force, ou la LOLA de la NASA (Lunar Orbit and Approach simulator), rigoureux fac-simile en trois dimensions de la lune destiné à familiariser les astronautes avec la surface de notre satellite. Mais c’est dans le domaine de l’imaginaire que la fascination pour la sphère trouve dorénavant ses illustrations les plus emblématiques. À commencer par l’Étoile noire de Star-Wars, quintessence des nombreux planétoïdes artificiels qui peuplent la science-fiction depuis l’original Space-Flyers rêvé par Hugo Gernsback en 1911. Dans le monde réel la sphère reste présente en architecture mais souvent associée à une composante utopique, voire mystique à l’instar du Matrimandir (« Temple de la Mère ») d’Auroville en Inde. Les expositions universelles quant à elles ne dérogent pas à leur triste tradition inaugurée au siècle précédent : faute de repreneur le Kugelauditorium, imaginé par Fritz Bornemann et le musicien Karlheinz Stockhausen, ne survivra pas à l’expo’70 d’Osaka. Il était pourtant le prototype des salles de concerts sphériques.

On retient de la lecture de ce catalogue la variété et l’imagination des formes élaborées par les artistes, les scientifiques et les entrepreneurs dans la représentation du globe terrestre. Et si après tout cela vous persistez à croire que la Terre est plate, c’est que la musique des sphères n’est vraiment pas faite pour vous.

Pour aller plus loin

- Globes : architecture et sciences explorent le monde. Exposition, Paris, Cité de l’architecture et du patrimoine, 10 novembre 2017-26 mars 2018, catalogue sous la direction de Yann Rocher, 2018

- Le Monde en Sphères. Sous la direction de Catherine Hofmann et François Nawrocki. Bibliothèque nationale de France, 2019

- L’exposition Le Monde en Sphères : site François-Mitterrand, du 16 avril au 21 juillet 2019

- Sur la symbolique de la sphère comme représentation du pouvoir et du savoir, un autre catalogue d’exposition de la BnF : Le globe et son image. Exposition, Paris, 13 avril-27 mai 1995, Bibliothèque nationale de France / catalogue rédigé par Catherine Hofmann, Danielle Lecoq, Ève Netchine, Monique Pelletier, 1995

- Une monographie sur les origines grecques de la « philosophie des sphères » : Germaine Aujac. La sphère, instrument au service de la découverte du monde : d’Autolycos de Pitanè à Jean de Sacrobosco (1993)

- Et dans Gallica, une sélection de 55 globes numérisés en 3D issus pour la plupart des collections du Département des Cartes et Plans.

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