Choix du bibliothécaire

La stratification de nos bibliothèques personnelles

16 avril 2020

Cet épisode douloureux du confinement généralisé, est l’occasion de « faire du rangement ». Lorsque cette occupation ménagère s’attache à la bibliothèque de famille, pour ceux qui disposent de ce capital culturel, cela devient une occupation intellectuelle qui permet de reconstruire une histoire de la lecture sur plusieurs générations. A l’échelle d’une bibliothèque publique, cela reviendrait à identifier les strates de la politique documentaires.

Pour donner un exemple, l’exercice est réalisé dans quelques pages de Quoi ? L’éternité, un roman de Marguerite Yourcenar sur sa propre histoire familiale. Comme dans Archives du Nord, où l’auteur recourt aux archives familiales (albums photo, etc…), on peut imaginer qu’elle entrouvre des exemplaires familiaux comportant des marques de provenance familières, des bribes de notes de lecture, des marques page improvisés.

Il y a d’abord la bibliothèque de Michel dans son appartement parisien durant la Grande Guerre. C’est une bibliothèque composée des grands classiques de la littérature mondiale et de quelques livres contemporains de cette période de la guerre. On y trouve Shakespeare, Goethe d’un côté ; Romain Rolland et des livres policiers d’auteurs qui ne sont pas cités mais parmi lesquels on pourrait imaginer Sir Arthur Conan Doyle.

Il y a ensuite la bibliothèque du narrateur, adolescent de quatorze ans, pour lequel les livres sont encore des outils de formation. Ils parsèment sa table de travail. Ces ouvrages sont des usuels de collégiens, des dictionnaires de langues anciennes associés à des éditions « juxtalinéaires » de Platon, sans soute pas encore celle d’Auguste Diès dans la collection Guillaume Budé aux Belles Lettres qui date des années 1920. Il y a aussi les auteurs de la génération tout juste antérieure à celle de la Grande Guerre : Huysmans, mort en 1907, lu pour se former à l’histoire de l’art, Barrès,  dont l’essentiel de la carrière se fait avant guerre, D’Annunzio et Tolstoï. Les lectures des collégiens ont dû bien changer, pour moins de latin et de grec, plus de littérature contemporaine, comme de courts textes de Modiano, j’imagine.

Ces deux strates générationnelles, sont celles d’un coeur de collection de bibliothèque bourgeoise parisienne de l’époque. Il y a bien sûr des extrêmes. L’extrême de l’inculture littéraire, représentée par la belle soeur du père du narrateur, Madame de S :

Comme toutes les personnes incultes, elle jugeait d’un livre par un mot pris au hasard,  et qui lui paraissait exprimer l’opinion de l’auteur, même s’il était prêté à un concierge pris de vin. Mais Madame de S. ne lisait ni si avant ni si après (p. 70).

Cette remarque est d’une cruauté toute proustienne.

L’extrême du bon goût littéraire cultivé par le Vicomte de A. qui forme avec sa jeune épouse un couple qui partage ses lectures. Le Vicomte de A. A rencontré Verlaine et Mallarmé à Paris, où il dispose d’un appartement dans le XVe arrondissement. Ils ont un goût prononcé pour la poésie et les poètes maudits : aux auteurs qui viennent d’être cités, il faut ajouter Samain et Pauvre Lelian, ainsi que Rilke, Wilde, Maerterlinck. Ils vont au théâtre pour assister aux représentations d’Ibsen et Bernard Shaw.

C’est là un exercice de sociologie historique de la lecture sur une longue période auquel se prête Marguerite Yourcenar. Il est sans doute possible de le reproduire pour chacun avec sa propre bibliothèque, qui est toujours aussi en partie la bibliothèque des autres, composée de livres de parents, d’amis, de livres offerts, etc…, dont les fragiles métadonnées cachées à l’intérieur permettent de reconstituer un histoire intellectuelle des siens.

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