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Hommage à François Maspero (1932-2015)

15 avril 2015

François Maspero

François Maspero

François Maspero, disparu le 11 avril dernier, aura été un intellectuel aux multiples talents, éditeur, mais aussi journaliste, libraire, traducteur, écrivain, et surtout un homme profondément engagé et résistant à toutes les formes d’oppression.

À l’origine de la vie et de la carrière de François Maspero se trouve un traumatisme : la déportation de ses parents, arrêtés sous ses yeux le 24 juillet 1944 par la Gestapo, puis la mort de son frère Jean, résistant, en 1945. Privé des siens (seule sa mère reviendra du camp de Ravensbrück), François Maspero grandit avec la sensation d’être un « colis encombrant », « ballotté entre grands-parents, oncles et tantes ». Après une scolarité difficile, il marche dans les pas de son père, Henri, sinologue de renom, et de son grand-père, Gaston, éminent égyptologue, en commençant une licence d’ethnologie. Il est cependant attiré par la vie active et le monde des librairies du Quartier latin. C’est finalement cette dernière voie qu’il se décide à suivre. Cet engagement dans le métier de libraire, puis plus tard d’éditeur, est assimilable pour lui à un acte de résistance. Il lui permet d’exprimer son traumatisme et de crier son indignation contre toutes les injustices, notamment celles commises au nom de la raison d’État.

En 1955, François Maspero ouvre dans le quartier latin sa première librairie parisienne, L’Escalier, qui devient La Joie de lire en 1957. En parallèle, il s’intéresse à l’édition, aidé par les conseils de son ami Guy Lévis Mano, poète, éditeur et imprimeur. Au cours des années 1959-1960, Maspero assure seul toutes les étapes éditoriales des livres qu’il publie. L’horreur des guerres coloniales, de la guerre d’Algérie notamment, ainsi que les désillusions nées du communisme soviétique, sont au centre des ouvrages édités. La collection « Cahiers libres » est créée en 1959 pour « combler les lacunes de l’information sur la guerre d’Algérie ». La revue Partisans, fondée en 1961, poursuit le même objectif. La censure gaulliste s’abat sur ces publications mais les éditions Maspero, avec les éditions de Minuit dirigées par Jérôme Lindon, résistent à la répression.

La maison Maspero sort épuisée financièrement de la guerre d’Algérie et des différents scandales que certaines de ses publications, comme Main basse sur le Cameroun de Mongo Beti (1972), ont entraînés. La librairie La Joie de lire ferme ses portes en 1976. Les éditions, elles, continuent de suivre la voie du succès. La PCM « Petite collection Maspero » est créée en 1967. Pierre Vidal-Naquet, Gérard Chaliand, Louis Althusser, Elisabeth Roudinesco, Bernard-Henri Lévy ou Tahar Ben Jelloun font partie des écrivains édités par « Masp ». En 24 années d’existence, 1350 titres et une dizaine de revues sont publiées. Ce n’est qu’en 1982 que François Maspero se décide à passer la main à un jeune collaborateur, François Gèze. Les éditions Maspero deviennent alors La Découverte.

François Maspero aura également beaucoup contribué à faire connaître de grands écrivains étrangers, hispanophones notamment, par le public français. Il a traduit des auteurs anglais (John Reed, Joseph Conrad) et italiens, et surtout édité et traduit de nombreux écrivains espagnols (Arturo Pérez Reverte) et hispano-américains : Eduardo Galeano, César Vallejo, Eduardo Mendoza, Luis Sepúlveda, Juan Goytisolo, Alvaro Mutis, Augusto Roa Bastos, Carmen de Posadas, entre autres. Maspero a aussi été un fidèle ami de José Martínez Guerricabeitia, antifranquiste fondateur des éditions Ruedo Ibérico, y compris dans les temps difficiles que cette maison affronta lors de l’attentat dont elle a fut victime à Paris.

À partir de 1984, après la fin de sa carrière d’éditeur, François Maspero se consacre à l’écriture : ses romans et récits s’inspirent souvent assez largement de son expérience et en revisitent les traumatismes : Le Sourire du chat (1984), Le Figuier (1988), Le Temps des Italiens (1994) ou Les Abeilles et la guêpe (2002) notamment. Il transforme aussi le reportage en un véritable exercice de style avec Les Passagers du Roissy-Express (1989) ou Balkans-transit (1995). Son dernier ouvrage, Des saisons au bord de la mer (2009) a pour thèmes centraux la mémoire et la transmission. Il a reçu en 2006 le Prix Édouard-Glissant pour l’ensemble de son œuvre.

Quelques références

- François Dosse, Les Hommes de l’ombre : portraits d’éditeurs. Perrin, 2014
- François Maspero et les paysages humains : exposition. La Fosse aux ours, 2009
- voir aussi la page consacrée à François Maspero dans data.bnf

À voir en ligne

- « Disparition de François Maspero, éditeur de combats », France Culture, 13 avril 2015
- Entretien avec François Maspero : « Quelques malentendus », Période, septembre 2014
- Chris Marker, « On vous parle de Paris : Maspero. Les mots ont un sens », 1970

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