Les inventeurs

Les inventeurs : Thomas Alva Edison

5 mai 2009
Thomas Edison

Thomas Edison

Thomas Alva Edison (1847-1931) dispose à Menlo Park, à West Orange dans le New Jersey, d’un laboratoire et d’une équipe qui travaillent sur le téléphone et le télégraphe. Ce serait au cours de ses recherches sur le télégraphe, en entendant de petits bruits quand une pointe de répétiteur télégraphique parcourt une feuille de papier, qu’il aurait eu l’idée de la technique à employer pour l’enregistrement et la diffusion du son. Il faut dire qu’avec le téléphone, beaucoup de choses sont déjà en place: plaque vibrante pour restituer le son de la voix, phonet acoustique, etc.

Les recherches commencent vraiment en juillet 1877. Edison fait en novembre 1877 un croquis sur la base duquel un de ses ouvriers aurait fabriqué un premier appareil : la phrase-test est le début d’une comptine enfantine américaine, « Mary had a little lamb ». Les premiers brevets datent de décembre 1877 et les premières applications de janvier 1878; la première démonstration publique a lieu le 17 janvier 1878.

Cependant, le locuteur reconnaît moins sa voix que les mots qu’il a prononcés car l’invention a de nombreux défauts :

- un diaphragme en métal étant trop peu souple, il faut crier devant le cornet pour arriver péniblement à faire vibrer la plaque ;

- la rotation de la manivelle par celui qui désire enregistrer sa voix est rarement régulière ;

- la feuille d’étain est choisie comme support d’enregistrement alors qu’on ne peut la graver, seulement en bosseler la surface, et que sa résistance mécanique cause beaucoup de bruit de fond ;

- l’écoute se révèle quasi-unique car l’enregistrement est déformé par la lecture et par le déplacement de la feuille d’étain, calée sur les rainures du mandrin et fixée avec de la gomme-laque.

On se demande encore pourquoi Edison choisit la feuille d’étain alors qu’il fait ses premiers essais sur des bandes de papier enduites de cire. Il expérimente d’ailleurs aussi le disque comme support au début de 1878 mais les appareils fabriqués pour les essais se révèlent peu satisfaisants.

Edison, qui dépend de la Western Union, crée pour le phonographe en avril 1878 la « Edison Speaking Phonograph Company » qui sous-traite la réalisation des appareils. Les fabricants apportent quelques améliorations, comme un diaphragme en mica plutôt qu’en métal, etc. Des modèles sont proposés pour des prix allant de 10 à 200 $.

Dès avril 1878, Edison se consacre au projet de l’éclairage électrique public, via des lampes à incandescence, de New York où son équipe déménage au début de 1881. Comme d’autres inventions d’Edison, le phonographe entre alors dans une période d’oubli qui ne prend fin qu’en 1887.

Outre la réussite technique et commerciale de son invention, Edison a gagné par la force de son entreprise de « communication » pour se construire une notoriété internationale. Ainsi on peut suivre, à Paris, le crescendo de sa célébrité, de 1878 où il se fait représenter à l’Académie des Sciences, jusqu’en 1889 où il est présent à l’Exposition universelle.

En premier lieu, lui, bénéficie largement des canaux de l’information scientifique. En premier lieu, un représentant salarié, un rapporteur zélé (Thédore du Moncel) pour présenter, le principe de son invention à la même Académie des Sciences le 10 (ou 11) mars 1878 (selon le compte-rendu qu’en fait le Temps dans son numéro du 19 mars).

La séance de l’Académie qui découvrit l’invention d’Edison semble avoir été aussi animée qu’avait été morne celle qui examina le propos de Cros. La réputation s’étend aux milieux scientifiques, politiques et mondains :  P. Giffard, Le Phonographe expliqué à tout le monde, publié en juillet 1878

Phonographe Edison. Photo Tomasz Sienicki (GNU)

Phonographe Edison. Photo Tomasz Sienicki (GNU)

« On peut dire, avec juste raison, que jamais appareil ne fit, à son entrée dans le monde, autant de bruit que le phonographe de l’ingénieur Edison…

La vapeur, l’électricité ont supprimé la distance, le phonographe a fait plus, il a supprimé le temps…

C’est le 10 mars 1878 que le phonographe apporté d’Amérique par le représentant d’Edison, M. Puskas, fit sa première apparition à Paris. Immédiatement et comme une traînée de poudre, le bruit de la découverte de ce merveilleux appareil se répandit. On avait déjà admiré le téléphone, ce qu’on racontait du phonographe stupéfia. Beaucoup haussèrent les épaules et traitèrent l’invention de canard d’outre-mer.

Ces ovations faites à l’appareil et à son inventeur frappèrent le maréchal de Mac Mahon qui manifesta le désir de voir le phonographe, et complimenta le représentant d’Edison. Il se forma bientôt une société pour l’expérimentation publique ».

L’impact n’est pas ressenti dans les seuls circuits scientifiques (savants ou vulgarisateurs), il est immédiat dans la chronique d’actualité.

Les Soirées parisiennes de 1878, signées par un anonyme « Monsieur de l’Orchestre » (Arnold Morlier), raille, le 22 avril, les résultats de la Première du Phonographe dont il fut l’un des auditeurs »dans le local des Conférences, boulevard des Capucines ».

« C’est à partir de demain que le nouvel instrument fonctionnera, le jour et le soir, pour le public payant… Aujourd’hui il n’a opéré que pour les représentants de la presse seulement.

On est venu à ses débuts avec autant d’empressement que s’il s’agissait d’un artiste célèbre. Des critiques, des directeurs de grands journaux, des artistes…Au premier rang, se trouve M. le préfet de police. Au début de l’expérience, M. Franck Géraldy nous a expliqué l’instrument brièvement, clairement, facilement; il nous a raconté en peu de mots la vie d’Edison, l’inventeur américain, un homme de trente-cinq ans qui, en huit ans de temps, n’a pas pris moins de 168 brevets d’invention, et qui est loin d’avoir fini. Mais le phonographe et son mécanisme d’une merveilleuse simplicité ont été décrits à plusieurs reprises et point n’est besoin d’y revenir.

Disons seulement que son succès a été colossal et que, bien certainement, pendant plusieurs mois, tout Paris voudra assister aux séances de phonographie du boulevard des Capucines.

Le duo de la Muette par MM. Gilandi et Lorain, les imitations de Plet répétés par le phonographe ainsi qu’une foule d’autres expériences ont été accueillis avec des cris de stupéfaction et des transports de joie.

L’instrument tel qu’on nous le présente, est susceptible de plus d’un perfectionnement. Ces perfectionnements sont dès à présent trouvés. Ils arriveront sous peu.

On s’occupe surtout de corriger la faiblesse d’émission qui transforme la voix de baryton le mieux doué en voix de polichinelle. » Viennent les paris sur l’avenir des usages de cet instrument: faire durer l’activité des artistes que leur âge interdit de se produire directement en public.

« La chanteuse peut vieillir impunément, mourir même, sa voix reste. »

Recueillir les interprètes de référence et faire étudier leur art aux apprentis comédiens ou chanteurs. Le phonographe serait « un professeur éternel ».

« Vous rendez-vous compte de l’utilité qu’aurait le phonographe, pour les élèves du Conservatoire et même pour les sociétaires arrivés de la Comédie-Française, s’il avait existé du temps de Talma? »

« L’usage du phonographe est appelé à se généraliser dans des proportions considérables. Bientôt l’industrie, sœur cadette de la science, comme dirait M. Prud’homme, inondera la place de phonographes à la portée de toutes les bourses. Les artistes en vogue se feront entendre simultanément sur tous les points du globe à l’aide de l’appareil de M. Edison. »

Plus originales, inconcevables peut-être de nos jours! parmi les voies de la notoriété, celle d’Edison, parcourt la littérature de fiction.

Les inventions de l’ingénieur américain, inspirent ainsi le Château des Carpathes de Jules Verne. Elles permettent à un esprit malade (fasciné par une cantatrice, son image et sa voix) de satisfaire ses fantasmes et de berner une population superstitieuse.

« A cette époque – nous ferons très particulièrement remarquer que cette histoire s’est déroulée dans l’une des dernières années du XIXeme siècle -, l’emploi de l’électricité, qui est à juste titre considérée comme « l’âme de l’univers », avait été poussé aux derniers perfectionnements. L’illustre Edison et ses disciples avaient parachevé leur œuvre. » De ces merveilles de la science, l’amoureux maniaque d’une chanteuse morte, a exploité celle qui permet de conserver la voix à jamais, le phonographe.

« Cette boîte, longue de douze à quinze pouces, large de cinq à six, dont le couvercle, incrusté de pierreries, était relevé, contenait un cylindre métallique. »

C’est l’inventeur lui-même, paraissant sous son propre nom, qui devient le personnage central, le héros hoffmanno-goethéen, du récit, entrepris dès 1877 par Villiers de L’Isle-Adam, et définitivement publié en 1886 sous le titre de L’Eve future.

Dans un avis préalable au lecteur, l’écrivain prévient :

« Chacun sait aujourd’hui qu’un très illustre inventeur américain, M. Edison, a découvert, depuis une quinzaine d’années, une quantité de choses aussi étranges qu’ingénieuses… En Amérique et en Europe une LEGENDE s’est donc éveillée, dans l’imagination de la foule, autour de ce grand citoyen des Etats-Unis. C’est à qui le désignera sous de fantastiques surnoms, tels que le MAGICIEN DU SIECLE, le SORCIER DE MENLO PARK, le PAPA DU PHONOGRAPHE, etc., etc. L’enthousiasme – des plus naturels – en son pays et ailleurs, lui a conféré une sorte d’apanage mystérieux, ou tout comme, en maints esprits. Dès lors, le PERSONNAGE de cette légende, - même du vivant de l’homme qui a su l’inspirer, - n’appartient-il pas à la littérature humaine? »

 

Et au travers de cette histoire fantastique de construction d’un être idéal entièrement artificiel (dont la voix et les paroles parfaites sont diffusées par un phonographe aux cylindres d’or), Villiers de L’Isle-Adam récapitule tous les fantasmes attachés à Edison et son invention: « l’homme qui a fait prisonnier l’écho », « le magicien de l’oreille qui, presque sourd lui-même, comme un Beethoven de la Science, a su créer cet imperceptible instrument de décalque, d’identité, d’une précision parfaite »… qui tel Prométhée, connaîtra l’échec de la science à rivaliser avec la nature et finira, solitaire, écoutant « l’indifférent vent de l’hiver qui entrechoquait les branches noires, - puis son regard s’étant levé, enfin, vers les vieilles sphères lumineuses qui brillaient, impassibles, entre<les lourds nuages et sillonnaient à l’infini, l’inconcevable mystère des cieux, frissonna, - de froid, sans doute, - en silence. »

Pour asseoir sa notoriété, Edison sait également construire un réseau de « leaders d’opinion » et reçoit beaucoup à Menlo-Park, journalistes, savants et vedettes du spectacle: Sarah Bernard en 1880, Hans von Bülow qu’il enregistre avec le jeune pianiste Josef Hofmann, en 1888.

Il ne dédaigne pas non plus les honneurs. Traditionnels: légion d’honneur (chevalier en 1878, commandeur en 1889), réception solennelle à l’Opéra par le président Sadi Carnot.

Dans les dix années qui nous occupent aujourd’hui, Edison, s’appuie fortement sur la réputation internationale, partagée par les spécialistes et le grand public, que confère la présence de ses machines aux Expositions universelles. On mesure d’ailleurs le chemin parcouru, dans la technique, mais aussi dans la gloire, en suivant la place qui est faite à ses inventions sur les lieux mêmes de l’exposition et dans les chroniques qui les commentent.

Dès 1878, l’un de ses appareils est signalé, en démonstration à l’exposition de Paris.

En 1881, dans l’Exposition internationale d’électricité de Paris, deux grandes salles du Palais de l’Industrie lui sont consacrées. On y admire le phonographe surtout qui « a le privilège d’exciter au plus haut point la curiosité publique, il y a un modèle magnifique qui fonctionne admirablement bien. »

Le 21 avril 1889 a lieu une nouvelle présentation du phonographe d’Edison devant l’Académie des Sciences.

« La présentation est effectuée par M. Janssen. Depuis sa première apparition, l’appareil a subi de profondes modifications: l’enregistrement ne se fait plus sur une feuille d’étain mais sur un cylindre de cire, on peut donc faire répéter le message enregistré 5 à 6000 fois sans altération! Un autre perfectionnement consiste en la mise en mouvement du cylindre au moyen de l’électricité, ce qui donne une grande régularité dans la rotation du cylindre. Les sons nasillards du début ont disparu. L’appareil remporte un tel succès qu’Edison en fabrique 200 par jour.

Au cours de l’Exposition universelle, des démonstrations auront lieu dans la Galerie des machines. »

« Je ne crois pas me tromper en affirmant que l’une des plus captivantes attractions de l’Exposition universelle de 1889 – abstraction faite de la Tour Eiffel, des fontaines lumineuses, du Palais des Machines et de la danse du ventre, dont la grandeur ou l’étrangeté tirèrent si violemment l’œil aux passants – a été le phonographe de Son Omnipotence Edison le Thaumaturge. J’en appelle aux millions de visiteurs de toute race, de toute nuance et de tout poil, qui, du mois de mai au mois d’octobre de l’année défunte, « pélerinèrent » au Champs-de-Mars! »

(Emile Gautier, La Parole en bouteilles In: Les étapes de la science: chronique documentaire.)

L’auteur remarque la faible diffusion de cet appareil auprès du public, à la différence des Etats-Unis où il s’en vend et utilise par milliers, dans le monde professionnel surtout mais, déjà, artistique.

« En France… le phonographe reste toujours à l’état de curiosité de laboratoire, à l’usage exclusif des amateurs de merveilleux. »

Mais « Ce n’est plus seulement la froide traduction, sur un insensible chiffon de papier, d’un morceau de musique ou de poésie… c’est l’âme même du musicien ou du poète… la voix d’or de Sarah ou la voix d’airain de Paulus qui nous arrivent ainsi sous les espèces et apparences d’un méchant tube de cire, de paraffine ou d’étain… Point même ne sera besoin, pour goûter toutes ces jouissances inédites, de s’appliquer contre l’oreille un cornet acoustique. La phonographie est, en effet, sur le point de cesser d’être un plaisir solitaire. Grâce aux ingénieuses dispositions imaginées par un certain Emile Berliner (de Washington), la voix du phonographe va pouvoir emplir une salle de théâtre et se faire entendre à plusieurs centaines d’auditeurs à la fois…Pourquoi ne serait-ce pas au phonographe qu’au siècle prochain les grands meneurs d’hommes –capitaines ou poètes, artistes ou rhéteurs- fascineront les foules? La fascination par phonographe !… Nous verrons qu’au vingt et unième siècle on ne s’y prendra pas autrement pour galvaniser les traditions agonisantes, renouer la chaîne du temps, faire revivre les leçons des ancêtres…évoquer et consulter les esprits, sans faire tourner les tables. »

En 1889, il est là en personne, est décoré et reçu par le président de la République, mais, surtout, rencontre un autre héros de la modernité technologique, Gustave Eiffel dont la Tour est précisément inaugurée en hommage au centenaire de la Révolution française.

Le Figaro, mercredi 11 septembre 1889

« La Société des ingénieurs civils, que préside M. Eiffel, offrait hier un banquet à Edison.

La réunion avait lieu, bien entendu, sur la Tour, et trente-quatre ingénieurs ont vigoureusement applaudi le toast éloquent porté par M. Eiffel au grand inventeur américain.

M. Gounod, un grand admirateur de la Tour, était parmi les convives.

Après le banquet, on est monté à la dernière plate-forme, dans les appartements privés de m. Eiffel. M. Gounod a bien voulu se mettre au piano et chanter sur sa musique quelques strophes de Musset.

Edison s’est inscrit dans le fameux livre d’or sur lequel tous les princes ont apposé leurs signatures et il a joint à son nom le compliment suivant qu’il a lu ensuite à haute voix, aux applaudissements de tous.

Du sommet de la Tour Eiffel, 10 septembre 1889

A M. Eiffel, l’ingénieur, le courageux constructeur du spécimen si gigantesque et si original de l’art de l’ingénieur moderne, un homme qui a le plus grand respect et la plus grande admiration pour tous les ingénieurs, y compris le plus grand d’entre eux, le Bon Dieu.

Thomas A. Edison

Le grand Américain a tracé ensuite quelques mots sur l’éventail de Mlle Eiffel, un éventail déjà rempli des autographes les plus célèbres.

A quatre heures, tous les invités, ravis et charmés de leur ascension et de leur réunion, se trouvaient encore au sommet de la Tour. C’était la dernière journée d’Edison en France.

M. Edison quitte Paris ce matin par le train de huit heures. Il se rend en Allemagne où il restera quelques jours. De là il ira en Angleterre et il s’embarquera le 28 septembre pour retourner en Amérique. »

Thomas Edison dans son laboratoire de recherche en 1901 (Photo Underwood & Underwood)

Thomas Edison dans son laboratoire de recherche en 1901 (Photo Underwood & Underwood)

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